Le Sultan et le poète

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Dans ma mémoire scolaire, je garde le souvenir de Moulay Hassan Premier comme le Sultan dont le trône était la scelle de son cheval, et de mes lectures et Moulay Abdelaziz, le Sultan jeune curieux des choses d’un monde moderne qui était en train de prendre le dessus sur l’Orient musulman dont le Maroc était l’un des derniers réduits. De Moulay Hafid, l’histoire a jeté ses projecteurs sur le Sultan qui a été contraint de signer l’acte de protectorat, reléguant aux oubliettes que ce même souverain est l’auteur d’un ouvrage qui en dit long sur l’état du royaume. Il porte le titre éloquent de « Da’e al-aatabi qadim » (l’origine du mal remonte à loin). Par la suite, l’immense personnalité de Mohammed V est venue peupler cette première moitié du 20ème siècle gravement troublée pour le Maroc et fortement tragique pour le monde. Mais un Sultan charnière, dont un prestigieux lycée de Rabat porte le nom, père de Mohammed V, qui prit les rênes de « l’empire fortuné » en 1912, reste par la force des choses un règne énigmatique sauf bien sûr pour ceux qui ont été chercher chez des historiens comme Henri Terrasse les bribes d’un règne subordonnées aux prismes de l’installation du protectorat français, un processus que va dominer de toute sa stature le Maréchal Hubert Lyautey. Dans cette chronique, Abdejlil Lahjomri déniche dans un bref entretien littéraire du Sultan avec un poète français comment déjà le Souverain sur lequel planait le joug colonial s’intéressait au tracé d’une route qui traverserait des tunnels pour vaincre les montagnes. Edifiant (NK) :     

J’emprunte le titre de cette chronique à l’excellente étude sur Jean Giraudoux et le Maroc de Abdelghani El Himani, Professeur de lettres à l’Université de Fès, fervent giralducien. La recherche littéraire vous réserve souvent d’heureuses surprises, et l’étude d’un thème comme « les auteurs français et le Maro » n’est jamais épuisée. J’ignorais que Jean Giraudoux, avait visité le Maroc en 1923, qu’il avait rencontré le Sultan Moulay Youssef à Fès, qu’ils avaient eu lors de cette brève rencontre protocolaire, un intense entretien sur la poésie, qu’ils avaient parlé d’une horloge magnifique, et du tracé d’une route. Cette rencontre semble avoir impressionné l’auteur d’Electre et non moins impressionné ses amis comme Youssef Mohamed Reda, traducteur de cette tragédie qu’il dédicaça ainsi : « A mon ami Jean Giraudoux, qui fut honoré par le Sultan Moulay Youssef du titre de : poète officiel du gouvernement français ».

Jean Giraudoux « n’invente rien » mais « choisit et arrange toujours, ajoute souvent et grossit parfois », mais il me semble que le récit qu’il fait de sa rencontre avec le Sultan Moulay Youssef, est précis, clair, juste, et qu’il n’est de ce fait ni grossi, ni arrangé.

Que s’est-il passé d’inédit lors de cette rencontre pour que Jean Giraudoux s'en souvienne avec émotion. Voilà ce que cet auteur écrit dans son évocation : « Alors qu’avaient défilé devant le descendant du prophète sans qu’il les arrêtât tous les magnats de nos industries, et de nos travaux publics, il me retint, sur la foi de l’indication de Ben Ghabrit, me demanda longuement mon avis sur une horloge magnifique qu’il voulait acheter, et sur une route qu’il créait à travers ses domaines et qui comportait des tunnels. Il estimait par un raisonnement qu’aucune administration ne m’avait fait l’honneur d’imiter, que ce soit celle des porcelaines nationales de Sèvres, ou celle des haras du Pin- que le poète du Ministère des Affaires Etrangères était aussi qualifié que le premier ingénieur de l’Etat pour l’inspirer dans le choix de l’instrument qui marquerait le temps… »

Si A. El Himani affirme qu’une « éternité symbiotique isole l’auteur et le Sultan du reste des officiels, ces fameux présidents dont Giraudoux s’est souvent moqué »,  et qu’il « se détache en compagnie du Sultan, de la réalité quotidienne, des contraintes protocolaires, pour se réfugier le temps de quelques instants dans le monde de l’art et de la culture »,  il me semble que ce qui a le plus ému l’auteur de « la guerre de Troie n’aura pas lieu », c’est que ce moment « d’intimité littéraire » en pleine réception officielle, a été voulu par le Sultan, qui n’a retenu ni « les ministres, ni le Président du P.LM., ni le Président de la Transatlantique , ni le Président des Houillères de France, ni le Président du Comité des Forges »,  mais bien l’écrivain- poète, modeste et anonyme.

Dans le récit de Jean Giraudoux, les expressions « sans qu’il les arrêtât » et « il me retint » créait l’événement : la rupture momentanée du déroulement minutieux d’une cérémonie protocolaire, et qui fait surgir dans le temps quotidien organisé, un instant immémorial, qui participe du seul temps poétique. Jean Giraudoux, en face du Sultan, n’était plus le chef de service, comme le Président des Houillères, n’était que président des Houillères, et celui du Comité des Forges, que Président de Comité de Forges. Jean Giraudoux avait accès à un autre univers, que ces présidents ne partageaient pas avec le Sultan, un ailleurs où un Sultan pouvait discuter avec un poète de poésie mais aussi d’une horloge et d’un tracé de route.

Les quelques propos échangés avec le Sultan en cet événement mémorable, sortent certes Jean Giraudoux de son anonymat de fonctionnaire et c’est Urbain Blanc son compatriote, délégué du gouvernement français au Maroc, qui l’y ramène parce que le temps protocolaire semblait à ce représentant du temps colonial avoir été suffisamment interrompu. Mais le Sultan avait déjà permis au temps poétique de prendre sa revanche sur le temps des locomotives, des chemins de fer et des colonies, et permis plus tard aussi à un poète, en évoquant un événement somme tout semblable à plusieurs inaugurations du genre, de l’inscrire dans la durée, non de l’histoire événementielle, mais de l’éternité esthétique.

Ni le journal «l’ Illustration » qui consacre deux articles à cet événement, et qui ne parle pas de Jean Giraudoux, ni le bulletin officiel du 1er Mai 1923, qui cite le nom du poète dans un compte rendu officiel de cet événement, comme chef de service de propagande du ministère des Affaires étrangères, ne pouvaient élever un telle cérémonie au rang d’une rencontre exceptionnelle entre un sultan-poète et un poète qu’un Sultan ennoblit devant tant d’officiels du simple fait qu’il était poète. Il aura fallu cet acte d’élévation, de distinction pour que par la grâce du Sultan et le récit futur de l’auteur, cet événement passe du temps fini des contingences, aux temps infinis de l’art, de la littérature et de la poésie.

IL aura fallu que le cours du temps ordinaire soit arrêté un moment par l’exceptionnel grain de sable poétique et royal pour que cette cérémonie ait un goût d’éternité.

L’entretien mérite d’être cité :

« Le Sultan m’a pris la main et la garde et me parle …

- Quelle sorte de poète, poète guerrier ?  Traduit Ben Ghabrit

  • Pas spécialement guerrier

  • Philosophique ? Je réfléchis sur les actes de la vie, et m’en inspire pour mes poèmes, traduit Ben Ghabrit.

  • Oui, plutôt cela.

  • Je suis très heureux de voir un poète français, j’espère que ce chemin de fer va nous mener beaucoup de poètes. Je suis poète moi-même. Plutôt didactique. La nature m’inspire….

-   De quel pays êtes-vous ? traduit Ben Ghabrit

  • D’une nature de montagnes, mais où les saisons sont belles

  • Tant mieux, chaque saison est un « trésor à ciel ouvert … »

Et Jean Giraudoux à la demande du Sultan de citer ce vers :

« C’était le printemps, frère de l’été. Vous n’auriez pas distingué le blé du gazon, ni l’amitié de l’amour … ».

Jean Giraudoux se rappellera à cette même occasion que Louis XIV était un roi mécène et qu’il « s’était adressé à la famille de l’auteur du Petit Poucet pour construire sa maison, aussi il a eu le Louvre » et l’auteur d’Electre de regretter qu’en son temps « la corporation qui a été le plus soigneusement écartée de ses conseils était celle de ceux qui écrivent, qui écrivent avec la plume, le pinceau ou les ciseaux ». Mais ce qui l’aura le plus étonné, c’est qu’un Sultan-poète, dans un protectorat français, s’entretienne avec un poète non seulement sur la poésie guerrière, philosophique, ou didactique, sur la nature, et ses trésors, mais bien sur une horloge et une route, alors que dans la civilisation technicienne conquérante, le poète semble écarté, relégué dans un espace oublié de tous, comme un albatros maladroit. 

Ce qui me semble l’avoir étonné et ému, c’est que le Sultan Moulay Youssef reconnaisse au poète, cette identité de « roi de l’azur » que lui confère C. Baudelaire dans l’Albatros, et que ce monarque suspende le temps des convenances, pour l’inviter à le rejoindre dans le temps des « correspondances ». Ce qui semble enfin l’avoir impressionné, c’est que par cette invitation, le Sultan Moulay Youssef ait inversé l’image baudelairienne. Sur le pont du bateau, qu’est le temps historique, le poète n’est plus « gauche », n’est plus « comique », n’est plus « l’infirme qui volait », n’est plus « exilé sur le sol au milieu des « huées ». Il est redevenu par l’adoubement royal, semblable « au prince des nuées »   qui « hante la tempête et se rit de l’archer »   et ses ailes de géant ne l’empêchent plus de marcher. C’est l’injonction déférente d’Urbain Blanc banal représentant du temps banal de l’histoire, qui le déposera sur les planches coloniales et l’exilera de nouveau. Le temps des colonies n’a jamais été, ma foi, un temps poétique.