Lectures et Relectures au temps du Corona : Je parle le français mais en arabe

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On n'est plus à Mina, jolie mina. L'apprentissage de la langue française passe pour la lettre a de Amal à Aline à Anna. Deux prénoms français pour un prénom arabe.

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Les interférences linguistiques, aucun locuteur ne peut y échapper dès lors qu’il évolue dans un environnement où l’on parle plus d’une langue. A fortiori quand une langue dite maternelle est confrontée à une langue, par la force des choses, plus attractive, quand bien même cette dernière serait elle-même en perte de vitesse devant une autre langue encore plus phagocytante. C’est le cas du Marocain avec le français, qui voit son arabe soumis aux influences syntaxiques de la langue qui, semble-t-il, est celle de Molière. En même temps le français marocain subit à son tour l’effet de l’arabe et des berbères. Mais n’est-ce pas ainsi que les langues s’enrichissent mutuellement à la condition que l’une n’aliène pas l’autre. Un vaste problème qui nécessite une toute autre chronique. Laissons plutôt le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume nous amuser avec comment nous parlons le français en arabe. 

Abdelfattah KILITO a publié un excellent essai qu’il a intitulé « Je parle toutes les langues mais en arabe », expression qu’il emprunte à F. KAFKA en la modifiant puisque ce romancier se référait au « yidiche ». A. KILITO me permettra de la lui emprunter modifiée un peu pour donner un titre à cette chronique.  Je reviendrai dans une autre chronique sur sa publication stimulante. Je consacre ces lignes à son chapitre, où il est question de « la langue familiale ».  Et où il affirme à juste titre « qu’il s’agisse d’un poème, d’un écrit ou d’un essai le substrat arabe ou berbère resurgit inévitablement … ».   Ce substrat qui resurgit en permanence est une des savoureuses originalités de notre paysage littéraire de langue française.  Les spécialistes appellent « sociolecte » cet accent qui singularise la langue française de ce côté-ci de la Méditerranée. A. KILITO fait toutefois une distinction entre l’écrit et l’oral, démontre que c’est à l’oral que cet accent est le plus dérangeant et où se révèle le mieux la condition d’étranger du locuteur.  Il affirme « qu’apparemment le problème ne se pose pas à l’écrit.  L’écrivain maghrébin est en principe à l’abri de tout dérapage lorsqu’il rédige en français.  Mais y arrive-t-il vraiment … ? ».  A. KILITO sait mieux que quiconque qu’il n’y arrive pas.  Il ne s’agit pas d’abolir l’inspiration thématique.  Celle-là ; « exotique », est inévitable. La question pour moi se présente ainsi : « Pourquoi ai-je la sensation, à la lecture de chaque nouveau récit, que quand l’écrivain maghrébin écrit en français, il écrit aussi en arabe ? ».  Cette « langue familiale », qui, selon l’expression heureuse d’A.KILITO, « veille au grain », surgit fréquemment et ne se laisse nullement bannir du récit.  Elle se pare des signes de la langue d’écriture, (signes latins) et exige d’être immédiatement compréhensible au lecteur par une traduction.  Deux exemples choisis au hasard dans le roman de Zaghloul Morsy. ‘ISHAMEL OU L’EXIL ‘« Assalat Khayroun mina an nawm » ; la prière salutaire… Salvatrice. « Njabedlek moumou di eynik….je t’arracherai la prunelle de tes yeux ».  Le lecteur l’aura remarqué.  Les deux registres de la « langue familiale » sont ici convoqués (le classique et le dialectal).  Ce sera ainsi tout au long du récit.  Driss CHRAIBI n’hésitera pas à insérer à la fin d’un des chapitres de son roman « La Mère du printemps » une page du Coran calligraphiée en expliquant que ces versets sont des versets du Texte fondateur de l’Islam.  Le titre ‘ La Mère du Printemps’ est la traduction littérale du nom de ‘l’oued Oum Errabia’ que l’auteur a dû mettre en bas de la première page, le lecteur étranger risquant de donner d’autres sens à une expression qui aurait perdu toute signification sans cette traduction.  Le nom en arabe de l’oued est curieusement affublé d’un L’, (L’Oum Errabia), cet article n’ayant rien d’arabe.  A. LAABI usera d’un procédé similaire en choisissant comme titre à son autobiographie l’expression « Le fond de la jarre » mais habilement ne donnera pas de traduction.  Il laissera le lecteur savourer l’étrange accent qui s’en dégage.

A. KILITO apporte un début de réponse à cette interrogation mais s’intéresse essentiellement aux traces à l’oral de la langue d’origine.  Cette pratique n’en reste pas moins à l’écrit une énigme déprimante. Elle le demeurera tant que l’on ne m’expliquera pas pourquoi la phrase française se pare de l’accent de la langue d’origine de l’écrivain.  Je prends un exemple de cette pratique obsédante chez M. LEFTAH, un des meilleurs représentants de cette littérature francophone, disparu prématurément. 

Il écrit : « Lefhal va hennir de hennissement », cette phrase a évidemment un accent arabe :   "سيصــهــل الــفــحــل صــهـــيــلا 

Cet exemple nous autoriserait à affirmer que nous parlons tous le français mais en arabe.

Oserai-je terminer cette chronique en murmurant que nous parlons tous aussi l’arabe mais en français ?  Beaucoup de lecteurs m’en voudraient même de l’insinuer.  Je me revendique pour le faire de l’autorité de S. GUERMADI, qui a initié des recherches prometteuses dans ce sens. Malheureusement il a disparu lui aussi prématurément. Il concluait à la fécondation radicale de la langue arabe par la langue française. Ce qu’admettrait aujourd’hui tout linguiste de bon sens. Deux exemples, en m’excusant d’abuser de la patience du lecteur bienveillant : La phrase arabe commence traditionnellement par le verbe.  Commencer par le sujet est une exception.  De nos jours, elle commence par le sujet comme la phrase française et c’est commencer par le verbe qui est devenu une exception …

....  الــحـكــومـــة تــقــرر  : (lu en première page d’un quotidien).

Une construction avec    رغـــم   (dans une page littéraire).

رغـــم أنـــه مــريـــضــا فقــد  ذهــب..... 

Le choix   de رغــــم  est bien une influence du français … « Bien que… ». 

Le titre de l’essai de A. KILITO (qu’il faut absolument lire) nous offre une réponse qui me semble convaincante. « Nous parlons toutes les langues mais en arabe ».