Pierre Salama : Un passeur patient d'idées et de fictions – Par Rédouane Taouil

Pierre Salama : Un passeur patient d'idées et de fictions – Par Rédouane Taouil

De G à D : Pierre Salama et Rédoune Taouil

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Les réflexions de cet économiste, dont les travaux sur l’Amérique latine font autorité, ont contribué à façonner l’analyse des trajectoires de croissance au Maroc, où il assurait, à intervalles réguliers, des conférences dans des universités et institutions économiques et participait à des colloques dont ceux de l'association marocaine de sciences économiques (amse). Rédouane Taouil, professeur agrégé des universités, esquisse le parcours de ce chercheur inlassable et évoque sa passion inextinguible pour la fiction hispano-américaine. En hommage à la magie qui est la marque de cette fiction, il invite les lecteurs de Quid à arpenter une nouvelle de Gabriel Garcia Marquez.

Quiconque s'est enquis de la trajectoire de l'économie du développement, connaît indubitablement des lignes des recherches de Pierre Salama. Tout au long de sa carrière, cette figure s'est employée à défricher et à déchiffrer les paradigmes de cette sous-discipline depuis les enquêtes des pionniers jusqu'au consensus de Washington en passant par le paradigme structurel dont il a contribué à assurer l'ancrage tant par ses propres travaux que la diffusion et l'animation de débats en provenance d'Amérique latine.  Passeur de réflexions, il l'était également de fictions du troublant peintre de la solitude et du désarroi, Juan Carlos Onetti, de l'écrivain poignant au verbe percutant, Gabriel Garcia Marquez ou d'autres plumes trempées dans la fantaisie et la magie des lettres   latino-américaines.

Au gré des sentiers de l’économie du développement

Pierre Salama   a voué sa carrière à arpenter les terrains de l'économie du développement depuis les travaux pionniers et les divers pans du paradigme structurel jusqu'aux fondements et politiques du consensus de Washington en passant par les profils de croissance, les crises et l'émergence. Dans le sillage de Celso Furtado, le concept de développement sollicité se réfère à un ensemble de structures envisagées comme afférentes à des décisions économiques dont les interactions provoquent des transformations qui affectent les formes de production, le profil de la demande et les forces sociales. Une telle acception englobe le concept de croissance, qui en tant que progression de la production, se limite à un sous-ensemble, en l'occurrence, l'activité de produire. La conjugaison des variables de la croissance et des facteurs du développement sous la hiérarchie de celui-ci est mise au service de diagnostics de la dynamique des économies latino-américaines au moyen de faits stylisés informés par un maniement minutieux de boîtes à outils statistiques et d'enquêtes historiques.  Tout au long de son parcours, Salama s'est attaché à mettre en œuvre des principes en les couplant aux référents théoriques requis dans l'exploration d’un large spectre thématique embrassant système productif, mode d'accumulation, monnaie, change, budget public, inégalités de revenu, pauvreté, informalité. Adepte de la maxime énoncée par Carlos Onetti, dont il aimait recommander la lecture des fictions, « La vie c'est soi-même et soi-même c'est les autres », Salama portait un vif intérêt au travail collectif comme l'attestent en particulier les ouvrages coécrits avec Jacques Valier ou Gilberto Mathias. Ses recherches comme ses activités éditoriales ont largement aiguillonné la réflexion sur l'économie du développement et participé au lancement de débats auxquels étaient conviés des contributeurs issus de son continent de prédilection, l'Amérique latine.

La revue Critiques de l'économie politique, cofondée par Jean-Luc Dallemagne, Pierre Salama et Jacques Valier, a été, de par les analyses et les échanges qu'elle diffusait, un acteur majeur de cet essor paradigmatique. Les débats sur les problématiques et les langages, les choix de méthode et le traitement de la longue période témoignent sans conteste de la fécondité de la confrontation des points de vue. Un exemple éloquent est donné par le célèbre article de Ruy Mauro Marini, « La dialectique de la dépendance » dont l'objet est la spécification du capitalisme dépendant à partir des conditions d'usage et de reproduction de la force de travail. Cette contribution, qui est une application systématique de concepts du Capital de Marx à la problématique du sous-développement, a élargi l'envergure du paradigme structurel. Les contributions latino-américaines, dont Salama était un passeur, ont été également d'un apport remarquable dans la discussion autour de l'industrialisation de certains pays du Sud durant les décennies 1960-1970 et de ses implications sur le statut de la dépendance. Ces cas se sont imposés comme anomalie de nature à menacer le paradigme structurel donnant lieu à deux postures. Certains estiment que cette anomalie ne contraint pas à abandonner l'idée que la structure de l'économie mondiale n'est pas favorable à la construction d’une base industrielle autonome. Ainsi, usent-ils de vocables tels que « sous-développement dans l'industrialisation » ou « industrialisation tronquée ». A l'encontre de ces vocables qui tiennent les transformations à l'œuvre pour de simples changements de configuration, d'autres soutiennent que l'adhésion au marché n'est pas un obstacle à une croissance accompagnée de mutations industrielles. Ce faisant, ils récusent la prétention du concept de dépendance à se constituer en nec plus ultra et insistent sur le rôle de la dynamique interne dans la structuration des systèmes productifs. Figure marquante de ces débats dans Critiques de l'économie politique et Revue Tiers Monde, Salama était, par-delà les divergences, un défenseur de la légitimité de l'économie du développement. « Les principaux économistes du développement- affirme Paul Krugman- n’ont pas réussi à traduire leurs intuitions en modèles précis pouvant servir de base à une discipline perdurable » (Krugman (1997). A y regarder de près, ce reproche manque de justesse et de justice. Disqualifier des travaux initiateurs comme le big push de Rosenstein-Rodan. (1943) au motif qu’il n’est pas construit par un modèle formel est manifestement grevé d’un biais anachronique. Le style de raisonnement de ces travaux ne saurait être jugé à l'aune de stratégies formalisatrices de la théorie de l’équilibre général moderne ou de la théorie de la croissance. Il n’est pas fondé d’avancer que l'économie du développement ne dispose pas d’un modèle semblable à celui de Solow tant elle était à la recherche de ses objets d’étude. Au demeurant, on ne saurait omettre que même à cette étape, le recours au modèle de croissance instable de Harrod-Domar, la sollicitation des modèles bissectoriels de Feldman et Mahalanobis ou encore le modèle de Richard Nelson qui a abouti à des conclusions similaires à celles de Rosenstein-Rodan. La théorie de la croissance unifiée, dont l’œuvre d’Oded Galor a annoncé la fondation au cours de la décennie 2000, reconnait avoir reçu en héritage des objets tels que le décollage ou le seuil critique, qu’elle exploite dans l’examen du processus du développement sur la longue période en caractérisant les mécanismes des régimes économiques et des transitions d’un régime à un autre.

L’étonnante beauté des mondes d’Onetti et de Garcia Marquez

Le profil d'Onetti et de son œuvre est d'une originalité époustouflante. Lecteur infatigable, il a passé le plus clair de sa vie parmi des livres dans et sous le lit, sur les étagères et en maturation dans les fertiles étendues de son imagination. Selon l'esthète chroniqueur littéraire, Hector Bianciotti, sa femme lui a proposé un autre compagnon pour l'inciter à quitter son immobilité, un chien. C'était le canidé qui préférait sortir se promener aux côtés de la bienveillante épouse. Résolument sédentaire, le romancier s'est vu attribuer le prix Miguel de Cervantès en 1980, mais il ne s'est pas rendu à la cérémonie offerte en son honneur sous le patronage du Roi d'Espagne.

Depuis « le puits » et « La vie brève » jusqu'à « La fiancée volée »et « C'est alors que », les recueils de nouvelles et les romans de l'écrivain déroulent des scènes de malentendus cauchemardesques, d'attentes désespérées d'amour de délivrance, de solitudes gonflées d'ennui, de cendres d'espoirs déçus ou d'objets ôtés, de revers de rêves. Artisan méticuleux, il bâtit une ville imaginaire, Santa Maria, inspirée de ses deux villes fatales, Montevedio et Buenos Aires, pour mettre en exergue les fantasmes et les fantômes qui habitent l'existence. Les personnages, patibulaires, baignent dans une atmosphère, attirante et désarmante, faite d'adversité affligeante et de songes contrariés, d'angoisse mêlée d'aigreur, de délire et de dépit que colorent la compassion, le vœu de tendresse et la nostalgie. « Le pire - écrit Onetti- n'est pas que la vie refuse ce que l'on désire, c’est que l'ayant donné, elle le reprend ». Le style, étincelant et captivant, qu'emploie l'auteur pour peindre la mélancolie existentielle sous cette sentence, est d'une beauté qui contraste avec la noirceur de la solitude face au monde.

Onetti, que Julio Cortázar saluait comme le meilleur narrateur hispano-américain, a contribué à l'étonnant boom de la littérature sud-américaine des années 1960 dont Garcia Marguez est une figure cardinale. Le maître du surgissement du surnaturel dans le familier ou l’éphémère a créé, à son tour, un lieu mythique, Macondo, qui ressemble à son village natal par son atmosphère suffocante et envoûtante, comme pour répondre à l'incitation de Massimo Bontempelli, cofondateur avec Curzio Malaparte de la revue novatrice, Novecento, « à regarder la vie quotidienne et ordinaire comme un miracle ». Dans une écriture aussi vibrante que savoureuse, ses récits, au caractère épique, parcourent les sentiers intimes de ses protagonistes à travers des portraits de la violence insoluble et de la détresse de l'esseulement, des séductions incurables et des tourments, du tragique de l'oppression et de l'idéal d'émancipation, de l'amour sous ses différents jours. En déployant des fictions étourdissantes, quel que soit le thème, l'auteur du célèbre Cent ans de solitude a porté à son paroxysme un humour hyperbolique teinté de baroque qui prodigue étonnement sur étonnement.

D'une remarquable générosité intellectuelle, Pierre Salama, ne manquait guère, à l'issue d'une conférence, d'un jury de thèse ou d'une réunion d'un comité de sélection d'enseignants-chercheurs, d'évoquer dans toute son acuité l'originalité de la littérature ibéro-américaine et les lignes de croisement de ses inquiétudes avec les réflexions sur le développement. Voici en reconnaissance de son don et talent de partageur, une nouvelle de Garcia Marques traduite par les soins de l'auteur de ces lignes.

Le voleur du samedi

Nouvelle de Gabriel Garcia Marques traduite de l’espagnol par Rédouane Taouil

Hugo, un voleur qui ne se livre au cambriolage que le samedi, s'introduit dans une maison. Ana la propriétaire, une belle trentenaire, insomniaque invétérée, le prend sur le fait. Menacée par une arme, la femme lui tend bijoux et objets de valeur et le prie de ne pas s'approcher de Paula, sa fille de trois ans. La fillette le voit. Par quelques tours de magie, il la subjugue. Hugo s’interroge : « il fait bon ici, pourquoi partir ». Il pourrait rester tout le week-end et profiter pleinement de la situation. L'époux de la maîtresse de la maison - il le sait pour les avoir espionnés- est en voyage d'affaires. Il ne sera de retour que dimanche soir. Aussitôt, il enfile un pantalon du mari et demande à Ana de lui préparer à dîner, de sortir du vin de la cave et de mettre de la musique. Il ne peut vivre sans musique. Ana réfléchit pendant qu'elle cuisine à un stratagème pour sortir l'inopportun. Aucun ne lui apparaît possible. Hugo a coupé les fils du téléphone. La maison est isolée. Il fait nuit et personne ne pourra venir. Ana décide de mettre un somnifère dans un verre. Le voleur, veilleur de nuit dans une banque, s'aperçoit que qu’Ana est l'animatrice de son émission radiophonique préférée qu'il ne manque jamais d'écouter tous les soirs. Ana est son idole. Ils parlent de musique et de musiciens en écoutant, sur cassette, « Como  fue » de Benny Moré. Hugo est calme. Il ne manifeste aucune intention d’attenter à sa vie ou de l'agresser. Ana regrette de chercher à l'endormir. Trop tard : le somnifère est dans le verre.  Hugo boit tout joyeusement. Ana s'endort rapidement. Par erreur, elle a pris le verre contenant le médicament.

Le lendemain matin, Ana se réveille toute habillée. Bien au chaud sous une couverture dans sa chambre. Hugo et Paula jouent dans le jardin après avoir pris leur petit-déjeuner ensemble. Ana est surprise de les voir si complices. Elle adore la cuisine que prépare le voleur qui est, somme toute, séduisant. Un étrange sentiment s'empare d’elle.

En ce moment même, une amie passe pour l'inviter à déjeuner. Hugo s'inquiète. Ana prétexte que sa fille est malade. Ils restent ensemble tous les trois pour profiter du dimanche. Hugo répare en sifflotant les fenêtres et le téléphone qu'il a cassés la veille pendant que qu’Ana songe qu'il est un formidable danseur de danzón, une danse qu'elle affectionne mais ne peut pratiquer avec personne. Hugo lui propose son jeu de jambes préféré. Ils dansent jusqu'à la fin de l'après-midi. Paula les regarde, applaudit puis s'endort. Épuisés, ils s'affalent sur un canapé du salon. 

Ils ne savaient pas quoi se dire. Ils ont oublié que le retour du mari ne saurait tarder. Hugo rend, malgré la résistance d'Ana, presque tout ce qui lui a volé et lui prodigue des consignes pour se prémunir contre les voleurs et le cambriolage. Hugo fait tristement ses adieux à la femme et à sa fille. Ana le regarde s'éloigner puis l'appelle quand il commence à se dérober à ses yeux. Elle lui annonce fixement que son mari repartira en voyage le week-end prochain. Joyeux, le voleur repart en dansant dans les rues du quartier à la tombée de la nuit.

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