chroniques
Sebta : ce que la mer a dit du compromis marocain – Par Adnan Debbarh
Une femme attend des nouvelles du retour d'un proche, probablement un fils, qui avait auparavant franchi la frontière pour se rendre dans Sebta, en Afrique du Nord, point de passage de Bab Sebta, situé à la périphérie de Fnideq, tard dans la soirée du 1er août 2026, à la suite d'une tentative de migrants de pénétrer dans la ville. (Photo Abdel Majid Bziouat / AFP)
La ruée de milliers de jeunes Marocains vers Sebta, au lendemain du discours du Trône, met en lumière le décalage entre les performances macroéconomiques du Royaume et la réalité sociale d’une partie de sa jeunesse. Pour Adnan Debbarh, cet épisode dépasse la seule question migratoire : il révèle l’essoufflement d’un compromis fondé sur la stabilité intérieure, les solidarités familiales et le crédit diplomatique accordé au Maroc par ses partenaires européens.

Adnan Debbarh*
Il y a des coïncidences de calendrier qu'on n'ose pas inventer, tant elles paraîtraient forcées dans un roman.
Le 29 juillet 2026 au soir, depuis Tétouan, le Souverain dressait le bilan de vingt-sept années de règne : une croissance de 4,9 %, le premier rang africain à l'export automobile, vingt millions de touristes, une protection sociale que le discours qualifiait de généralisée. Le lendemain, jour même de la Fête du Trône, des milliers de jeunes marocains convergeaient vers Fnideq pour rejoindre à la nage l'enclave de Sebta.
Les autorités espagnoles ont depuis arrêté un chiffre : soixante mille entrées en quelques heures, le passage le plus massif depuis 2021. Le bilan humain, lui, s'est alourdi de jour en jour : soixante-sept morts.
On pourrait lire ces deux scènes comme un simple mauvais concours de circonstances, un calendrier maladroit. Ce serait sous-estimer ce qu'elles disent, prises ensemble, d'un mécanisme qui ne date pas de cet été.
Un discours de bilan est, par construction, un exercice d'accumulation : on y aligne des chiffres, des rangs, des réalisations. Celui du 29 juillet n'a rien d'inhabituel dans sa forme. Ce qui l'est devenu, vingt-quatre heures plus tard, c'est la démonstration involontaire de ce que ces colonnes appellent depuis plusieurs mois la percolation, ou plutôt son absence. Une croissance de 4,9 %, un excédent touristique, un rang à l'export : tout cela est vrai, mesurable, et pourtant tout cela s'arrête quelque part avant d'atteindre la trajectoire concrète d'un jeune de Fnideq sans emploi, sans formation, sans perspective lisible d'en sortir.
Le Haut-Commissariat au Plan le documentait déjà avant l'été : 37,2 % de chômage chez les 15-24 ans, 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans ni en emploi, ni en études, ni en formation, près d'un sur trois, dont 72 % de femmes. Ces chiffres n'ont pas changé le 30 juillet. Ils se sont simplement incarnés.
Trois jours avant la tentative de migration massive, Bank Al Maghrib dans son rapport de 2025 avait pris acte que les équilibres macroéconomiques ne suffisent plus, seuls, à expliquer la trajectoire d'un pays. Elle l'avait écrit dans le langage feutré des institutions. Cet été, il n'aura fallu ni rapport ni délai : la mer a dit, en une nuit, ce que les agrégats mettaient des années à admettre.
Il faut se souvenir de ce qui s'est passé dix mois plus tôt. À partir de septembre 2025, une partie de cette même génération avait choisi un autre registre : celui de la voix. Le mouvement GenZ 212 réclamait des moyens pour la santé et l'éducation, dénonçait les arbitrages budgétaires autour des grands rendez-vous sportifs, nommait le népotisme. La réponse a été celle qu'on connaît : plusieurs milliers d'interpellations, des poursuites, y compris contre des mineurs. Le canal de la contestation organisée s'est refermé, ou du moins renchéri.
Ce qui s'est joué à Sebta n'est pas d'une autre nature. C'est le même mouvement de fond, mais dans un registre que l'appareil d'État ne sait pas absorber de la même manière. On ne réprime pas soixante mille nageurs comme on disperse un rassemblement. L'image du corps dans l'eau a remplacé celle de la pancarte dans la rue, non par choix esthétique, mais parce que c'est peut-être le seul répertoire d'action qui reste quand l'autre a été rendu coûteux. Ce n'est pas l'absence de contestation. C'est son déplacement vers la forme la plus difficile à interdire : le départ.
Il existe, dans le fonctionnement du compromis marocain, une dimension qu'on commente peu : la stabilité intérieure du pays a longtemps valu, à l'international, une forme de tolérance diplomatique large. On l'a encore vérifié ces derniers jours. Quand l'Italie a suggéré, après les événements, d'envisager une remise en cause de l'espace Schengen, c'est elle qui a essuyé une réponse cinglante de Madrid, pas Rabat, alors même que le pays qui n’a pu empêcher de passer des dizaines de milliers de personnes vers un territoire espagnol se trouvait, en toute logique, au centre du sujet. La stabilité marocaine continue d'acheter une indulgence que d'autres n'obtiennent pas dans des circonstances bien moins graves.
Mais une rente n'est jamais acquise une fois pour toutes ; elle se renouvelle, ou elle s'érode. Ce n'est pas la première vague de ce type vers Sebta. La répétition, à terme, change la nature du signal envoyé aux partenaires européens : d'un épisode qu'on tolère à un motif qu'on commence à interroger. Rien, pour l'instant, n'indique que ce seuil soit franchi. Mais le fait qu'une puissance européenne ait, pour la première fois depuis longtemps, formulé publiquement l'hypothèse d'une fermeture de Schengen mérite d'être noté comme un signal faible, pas comme un non-événement.
C'est peut-être là l'essentiel : ce que ces derniers jours révèlent n'est pas une crise migratoire isolée, mais l'épuisement simultané des deux faces d'un même mode de régulation. En interne, la famille et les solidarités de proximité, qui absorbaient silencieusement les temps morts entre l'école et l'emploi, entre la dépendance et l'autonomie, montrent leurs limites face à une jeunesse dont la trajectoire s'est désynchronisée du rythme des institutions. En externe, la capacité à convertir la stabilité intérieure en crédit diplomatique suppose que cette stabilité ne se donne jamais à voir sous une forme aussi brute. Le 30 juillet, elle s'est donnée à voir. Les deux faces de la même pièce se sont usées le même jour.
Reste une question, qui n'appelle pas de réponse toute faite : un pays peut-il continuer longtemps à financer sa cohérence externe par l'épuisement silencieux de sa cohérence interne, et que se passe-t-il le jour où les deux cessent, au même moment, de tenir ?
*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l'ISCAE.