Une si singulière idée de l’amitié

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Voilà que dans cette chronique Abdejlil Lahjomri nous transporte, une fois encore, loin d’ici et maintenant. Après Sidi Belabbas et son Mausolée-fondation de Marrakech, il nous fait remonter le temps pour rencontrer dans une contrée qui même à dos de dreamliner reste lointaine Une si singulière amitié qu’éprouve un auteur français pour un poète chinois insensible aux honneurs et indifférent aux vicissitudes dont souvent ils accouchent. Comme toujours avec Abdejlil, le sens n’est pas toujours là où l’on croit et se glisse subrepticement au détour d’un point-virgule. Et d’une amitié l’autre, à son tour le Secrétaire perpétuel se découvre une autre si singulière amitié pour un personnage, ni poète ni calligraphe, qui prêche à la première personne du singulier la tolérance. C’est de celle-ci que notre chroniqueur tombe follement amical. NK

Claude Roy dans son essai « L’ami qui venait de l’an mil » nous parle d’une forme d’amitié singulière, rare, qui ne déçoit jamais.  Elle concerne des êtres qui ne vous sont pas contemporains.  L’un vit en ce siècle dérangé, l’autre vivait il y a mille ans dans un monde aussi dérangé.  Claude Roy nous dit qu’il a vécu cette expérience en découvrant Su Dongpo (1037 – 1101), poète, calligraphe, haut fonctionnaire chinois qui parle à son cœur mieux que ne l’aurait fait un contemporain. A tel point nous dit-il que « quand il pense à l’autre, il a la présomption, la tentation, la folle audace de se dire parce que lui c’est moi ».  Claude Roy nous apprend surtout que l’on peut avoir une amitié pour quelqu’un dont on ne connaîtra jamais le visage, la couleur des yeux, le timbre de la voix.  Que l’on peut aimer à distance un être dont l’œuvre vous séduit au point que vous vous dîtes à des siècles de distance « je suis cet homme là ».

Le récit de cette amitié est exemplaire.  C’est d’abord l’amitié ressentie pour le poète, tellement poète, Su Dongpo, qu’il mourut le 28 Juillet 1101 et qu’il écrivit son dernier poème le 26 du même mois. Su Dongpo, par ses poèmes a pu provoquer à des siècles de distance une rencontre d’une telle intensité avec un auteur contemporain qu’il est permis de penser que l’éternité existe en ces correspondances de l’art et de la création esthétique.  « Qu’à dix siècles de distance… la même clarté entre les branches de saule ait frappé un chinois et un français de la fin de ce siècle, est-ce un miracle ? »  Le miracle c’est que la source de cette amitié est culturelle, mais une culture qui transcende et le temps et des civilisations éloignées pour se nourrir de l’univers mystérieux de la poésie.  C’est ensuite l’amitié pour le calligraphe, parce que pour les lettrés chinois la calligraphie est indissociable de la poésie.  Ces traces d’encre sont « les empreintes du cœur ».  La calligraphie révèle « la vibration » de l’âme du poète et dans cette « mise en forme » il y a une rencontre entre « un moyen d’expression » et « une discipline intérieure ».  Cette amitié par la calligraphie nous la comprenons nous qui disposons d’une calligraphie d’une élégante spiritualité. Dommage que nulle part au Maroc on ne trouve un espace d’apprentissage où cette discipline intérieure pourrait se perpétuer en amitié avec d’autres vibrations calligraphiées d’autres civilisations.

C’est enfin l’amitié pour le haut fonctionnaire, le politicien averti.  Cette amitié va à l’homme d’action qui acceptait la faveur et la défaveur avec la même constante humilité.  Quand on lui confiait une responsabilité, il la prenait à bras le corps.  Quand on l’écartait dans un exil juste ou injuste il s’en retournait à son champ qui lui suffisait pour survivre.  Claude Roy est rentré en amitié avec Su Dongpo pour cette sereine sagesse qui lui faisait accueillir avec modestie les honneurs et supporter avec patience la disgrâce.  Depuis quelques temps je suis rentré en amitié avec un personnage hors du commun, méconnu par l’histoire et qui a largement inspiré Amine Maalouf pour son étude sur « Les Croisades vues par les Arabes ».  Il s’agit d’Oussama Ibn Mounquid, l’auteur de « l’I’tibar »  « Des enseignements de la vie.  Souvenirs d’un gentilhomme syrien du temps des croisades ».  A une génération près Oussama aurait pu être le contemporain du Su Dongpo.  

Oussama n’est ni poète, ni calligraphe.  C’est un seigneur musulman de l’époque des croisades, musulman éclairé, à l’âme chevaleresque. Je suis rentré en amitié avec lui parce que se dégage de son œuvre écrite à une époque de violence et de destruction un impératif de tolérance.  Parce que cet homme osa quand c’était périlleux de dire « JE » et de prêcher avec ce « JE » téméraire cet impératif là.  Cet homme ne pouvait m’être indifférent en ce siècle d’intolérance et cette si précieuse expérience d’une autre forme d’amitié est plus que précieuse, elle est réconfortante à des siècles de distance.  Il nous faudra un jour prendre le temps de converser avec Oussama Ibn Mounquid, notre ami, chevalier tolérant aux temps des plus pathétiques intolérances.