Chella et la mystérieuse stèle funéraire d’Abou Yacoub Youssouf le mérinide (3 eme partie)

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Chella et la mystérieuse stèle funéraire d’Abou Yacoub Youssouf le mérinide

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La légende s’est emparée de cette stèle, de même qu’elle s’est emparée de tout ce lieu depuis des temps immémoriaux, au point que l’on peut affirmer que Chella est une « fabrique » de légendes.  Pour les auteurs, historiens et écrivains-poètes, il fut prédestiné aux légendes. Celle qui accompagne cette stèle n’est pas connue, n’est pas non plus citée dans la série de toutes les légendes qui ont été répertoriées.  Néanmoins, elle est omniprésente dans la mémoire des habitants de Rabat et le fut surtout dans celle des anciens. 

Pour notre génération elle commençait par diffuser de l’inquiétude qui se transformait en terreur pour finir en éclats de rire et en un fébrile soulagement qui ne se débarrassait de l’appréhension persistante que longtemps après notre visite à Chella.  La légende la plus connue est celle des anguilles « sacrées », qui remonte probablement jusqu’aux temps du paganisme des premières populations et des croyances les plus reculées. On ne s’y attardera pas. Tout le monde sait que les femmes stériles y venaient, persuadées que nourrir ces anguilles, leur offrirait la fertilité. Il y a la légende du « Sultan noir », protecteur des lieux et qui peut être identifié comme étant le Sultan Abou l’Hassan, le plus fastueux des sultans mérinides. Celle de la destruction de la ville qui reprend une légende que l’on retrouve dans d’autres civilisations comme la destruction, pour ses péchés, de la ville d’Ys.  Edmond Pauty relate ce conte ainsi : « On raconte que les cailloux qui roulent sur les capricieux sentiers de Chella ne sont autres que les yeux, le nez ou les bouches d’anciens habitants qui maculèrent avec une impiété impardonnable, le blé ou autres céréales qu’ils possédaient en abondance.  Quel impressionnant conte que celui de ce savant alchimiste possédant le secret de la fabrication de l’or qui lui fut ravi adroitement par le sultan !!!

Pour se venger, il diffusa son secret dans toute la ville ; ainsi les habitants moururent sur les monceaux du précieux métal.

L’imagination populaire a compté plusieurs versions de cette histoire... » 

 Il y a aussi la légende de l’anneau de Salomon, enfoui quelque part dans cette cité, qui n’hésite pas à suggérer que c’est Salomon lui-même qui l’aurait fondée. Génies et trésors étant souvent liés, la naïveté populaire a cru que Chella dissimulait d’innombrables trésors que des chercheurs imprudents se seraient hasardés à découvrir. La légende nous dit que par la suite, les chercheurs ont bien mystérieusement disparus.

De cette profusion de légendes, les sultans deviennent des saints comme My Yacoub, qui serait probablement l’Abou Yacoub de notre stèle et Lalla Chella qui serait Chems Doha, l’épouse du sultan Abou l-Hassan.  Au cours de leurs « escapades », nos mères recherchaient dévotement pour elles, leur bénédiction, et pour nous, leurs protections.

Je n’évoquerai que deux autres pieuses légendes parmi tant d’autres qui pouvaient faire d’un « voleur » un saint et d’une fille quelque peu « dévergondée » une sainte.

L’une d’entre elle, qui, à mon sens est particulièrement émouvante et touchante, concerne la participation des plus démunis aux circonvolutions autour de la Kaaba. Il se trouve que dans la partie que l’on assimile à une zaouiya, le mihrab dissimulait un couloir en coude et si l’on tournait sept fois autour du mihrab, le jour de ARAFAT, c’est comme si l’on avait accompli entièrement le pèlerinage.

L’autre concerne le petit mausolée vénéré de Sidi Yahia, proche du bassin aux anguilles. Curieux ce Sidi Yahia, qu’on dit être Jean le Baptiste (Ibn Khaldoun n’affirma-t-il pas que des chrétiens habitaient encore Chella au temps des Idrissides ?), mais surtout qu’on prétend être un saint homme ayant conversé avec un prophète, des décennies avant la révélation et la prophétie. 

 La légende qui se rapproche le mieux de celle qui enveloppe la stèle qui nous intéresse c’est celle qu’Edmond Pauty, précédemment cité, relate, et qui a rapport avec l’irrespectueuse attitude que l’on peut avoir envers les anguilles et les tortues. « Il ne faudrait pas suspecter leur autorité, écrit-il, on en ressentirait aux jointures de violentes douleurs. Certains eurent même les pieds et les mains paralysés en représailles de leur effronterie ».

Il s’agira, en effet, de violentes douleurs et de paralysie surtout des mains dans la légende de la stèle d’Abou Yacoub Youssouf. Cette stèle présente un trou, un orifice, au milieu du côté droit, de 12 cm de diamètre. Comment cet orifice avait-il été réalisé avec cette précision remarquable, sur cette stèle en particulier ? J’ai, pendant mes recherches auprès des historiens de Chella, essayé de trouver une explication, en vain. Un connaisseur du site avait suggéré, sans grande conviction, qu’elle pouvait être d’origine hydraulique. S’il n’existe aucune explication « historique », la légende va l’utiliser et cette utilisation accentuera le mystère. Que dit cette légende ? Que si une personne maudite par ses parents pour une action d’impiété ou de mauvaise conduite, introduit volontairement, par jeu ou par mégarde, sa main dans l’orifice, elle ressentirait des douleurs insupportables, voire une paralysie. Il ne pourrait la ressortir ni se dégager ni se libérer de l’étau qui l’enserre et, s’il y arrive, ce n’est qu’après d’épuisants efforts. Imaginez le jeu que la jeunesse rbatie, impitoyable, parce que toute jeunesse l’est un moment ou un autre et ce qu’elle a inventé à partir de cette légende. Imaginez un groupe d’adolescents, les jours « d’escapades », s’éloignant des tentes et des réjouissances familiales, se hasardant dans la nécropole, figés devant cette stèle et son orifice, se lançant des regards de défis silencieux, sans qu’aucun d’entre eux n’ait le courage d’entreprendre, le premier, cette expérience peu tentante. Après maintes hésitations, il y en avait toujours un qui se hasardait, certain d’être béni par ses parents, pour s’armer d’une certaine d’audace et qui finissait par réussir là où beaucoup craignaient (ayant commis quelque indélicatesse) d’échouer et de rester prisonnier de leur faute et des génies des lieux. Devant son succès, ses camarades n’hésitaient plus à relever son défi à lui, non celui que représente l’orifice de la stèle. C’était alors un défilé de fanfaronnades, une multitude de soupirs bruyants et tonitruants   de soulagement. Toutefois, il y avait toujours, l’un d’entre eux, le plus effacé, le plus timide, le plus effrayé, qui, manquant de courage, renonçait à relever le défi.  Objet de sarcasmes, de sourires sardoniques, il n’avait pas le choix et devait, pour échapper aux moqueries de ses camarades, affronter l’orifice. Il fallait qu’il leur prouve qu’il n’était ni la cause ni la raison de sa frayeur, mais la faute, jusque-là inavouée, d’avoir désobéi à ses parents.  Son refus, son hésitation, son manque de hardiesse, représentaient à leurs yeux l’aveu public qu’il était un mauvais fils, que Dieu et ses parents avaient maudit. Il ne pouvait se soustraire à cette périlleuse expérience, devait la réussir pour ne pas être banni du groupe, et pour ne pas connaître les affres du bannissement, aussi bien à l’école que dans son quartier. Cette expérience devenait, en quelque sorte, un rite initiatique.  Le sort de celui qui ne le réussissait pas (mais tous ceux qui s’y soumettaient, bien évidemment, le réussissaient), était de subir une effroyable exclusion. Une inévitable condamnation à la solitude attendait surtout celui qui s’y refusait et lâche, s’enfuyait, honteux. Au moment où le groupe était sur le point de se disperser, il osait alors introduire sa main et sentait soudain comme des douleurs l’irriguer, et qu’une curieuse paralysie s’en emparait. Il se mettait à hurler, persuadé que sa main allait rester prisonnière de cette stèle devenue « maléfique ». Ce n’était pas la solitude du quartier qui serait son destin mais une solitude éternelle, dans l’éternité des ruines.  Il luttait contre la stèle et son orifice. Maladroit et toujours honteux, il arrivait, bien évidemment à se libérer. Pour tout le groupe hilare, il venait de réussir.  Lui, ne comprenait pas cette mystérieuse paralysie, surgie du fin fond d’un moi torturé. Le groupe ignorait qu’il était orphelin.  Nul ne pouvait l’assurer, dans la solitude de son état, si son père l’avait béni ou maudit avant de l’abandonner et de le laisser, démuni devant les incertitudes d’un destin cruellement injuste dès les premières années de sa triste enfance.

 Il me raconta cette aventure de la stèle, m’a confié qu’il s’était adressé un jour à un psychanalyste pour comprendre cette horrible sensation de « paralysie » qui a failli l’anéantir et le ridiculiser devant ses amis.  La science de Freud fut cependant impuissante à élucider pourquoi, en ce qui le concerne, la légende a failli avoir raison et n’être plus simple légende.

Lire la deuxième partie : CHELLA ET LA MYSTÉRIEUSE STÈLE FUNÉRAIRE D’ABOU YACOUB YOUSSOUF LE MÉRINIDE – PAR ABDEJLIL LAHJOMRI

Comment naissent les légendes semblables à celles qui foisonnent à Chella ?  En particulier celles, porteuses de sens moral, comme l’obéissance aux parents, le respect qui leur est dû, la malédiction qui s’abattrait inévitablement, un jour, sur tous ceux qui se révolteraient contre eux, les vexeraient, les oublieraient quand ils seraient vieux, les abandonneraient aux douleurs, souffrances, à la solitude, à leur faiblesse, à leur « impuissance », à   leur « paralysie » devant les inconforts, les incertitudes et malheurs d’une fin de vie. Question probablement sans réponse. J’en avancerai malgré tout une, concernant la mystérieuse stèle de AbouYacoub Youssouf. Les légendes ne naissent pas d’évènements mineurs. Les historiens savent que celle-ci trouvera surement l’élucidation de son mystère dans les conflits et les péripéties qui ont jalonné l’épopée mérinide. Elle expliquera certainement, pourquoi celui ou ceux qui ont choisi les textes qui figurent sur la stèle, (un sultan ?) ont choisi les versets de la sourate Loqmane :

يأيها النـــاس اتقــوا ربكم واخشــوا يـوما لا يجزى والد عن ولده ولا مولود هو جـازعن والــده شيئا

« Hommes ! Craignez votre seigneur et redoutez un jour ou le père ne répondra en quoi que ce se soit pour son enfant, ni l’enfant pour son père … ». C’est la traduction que le Musée d’Archéologie de Rabat propose sans donner le nom du traducteur du verset … 

Denise Masson, en propose une autre :

 « O vous, les hommes 

Craignez votre seigneur !

Redoutez un Jour, 

Où un père ne pourra pas satisfaire pour son fils, 

Ni un enfant satisfaire pour son père ».

La sourate XXXI est essentiellement consacrée aux conseils que donne le sage Loqmane à son fils, et ces conseils ont essentiellement pour axe le respect dû aux parents. Le verset élu, pour figurer dans le listel de la stèle qui nous intéresse, insiste sur l’impossible intercession du père pour son fils et celle du fils pour son père le Jour qu’ils doivent craindre (que je suppose être le Jour du jugement dernier).

Le choix de la sourate et de ce verset en particulier n’est pas un hasard. Il a dû se passer, dans la tumultueuse histoire des Mérinides, un évènement grave qui le légitimerait. Un parricide ?

Nous laisserons les historiens nous éclairer sur ces éléments d’analyse. Ce qui a retenu mon attention, c’est que la légende n’allait s’emparer que du premier segment du verset : « Redoutez le jour où un père ne pourra pas satisfaire pour son fils... » … « le jour où le père ne répondra en quoi que ce soit pour son fils... ». Elle fera de la malédiction du père le fondement du mythe colporté par l’orifice de la stèle et la base du jeu des adolescents en mal de sensations fortes et d’aventures périlleuses. La légende aurait donc une justification anthropologique. Toutefois, la stèle gardera encore et pour longtemps ses mystères et ses zones d’ombre. 

« Et l’œil dans la tombe regardait Caen (Victor Hugo). L’orifice vide de la stèle regorgeait de sens pour les jeunes adolescents, quand elle faisait encore partie de son élément naturel, intriguait les touristes dans leur visite pressée de ce petit bout de terre qu’est le Chella, microcosme où se condense toute l’histoire du Maroc. 

C’est cette condensation qui a motivé Marc Terrisse et l’a encouragé à produire la thèse séduisante d’un musée à ciel ouvert pour le Chella. En ce moment, où une volonté réelle apparait chez les décideurs pour faire du patrimoine immatériel, un des leviers majeurs du développement économique, social et culturel du pays, la lecture de l’étude remarquable de ce chercheur, en particulier de la troisième partie : « Tentative d’interprétation du site de Chella », est plus qu’opportune. Elle est nécessaire et indispensable. Mais les « experts » en sites et en « patrimoine culturel, lisent-ils ?

« Chella, écrit ce chercheur, peut ainsi paraitre comme un vecteur de compréhension pour les scientifiques et le grand public de la civilisation antique marocaine et ses multiples évolutions et permanences sur le temps long ».

On peut aussi appliquer à ce site ce qu’il dit de la ville de Rabat elle-même: « C’est d’ailleurs l’UNIQUE, grande ville marocaine qui abrite à la fois des vestiges antiques, des monuments attestant de la grandeur et des raffinements des sultans Almohades ou Mérinides, des édifices d’envergure érigés …. ». J’ajoute, depuis le début du siècle et en particulier depuis l’avènement du Roi Mohammed VI. « Rabat, et par conséquent Chella conservent » précise- t-il « une pléiade de témoignages se rapportant à toute l’histoire du Maroc et des civilisations qui ont façonnés son histoire et sa culture au fil des siècles ». 

En attendant, Chella et ses légendes distraient quelques amoureux des ruines, et quelques rbatis nostalgiques des temps heureux des « escapades ».

J’ai, quant à moi, au cours de ce long et pénible confinement, fait un voyage autour de cette mystérieuse stèle du sultan Abu Yacoub Youssouf le mérinide, comme De Maistre avait fait un voyage autour de sa chambre, et j’ai beaucoup appris, grâce à cette passionnante investigation, sur la prodigieuse « naissance d’une nation », la nôtre. 

Je ne voudrai pas terminer cette chronique sans lancer un appel (qui n’a rien à voir ou peut-être que si ..., qui a à voir, puisqu’il concerne indirectement Chella) que voici : Mes recherches m’ont appris que le peintre Gherbaoui, un des peintres parmi les peintres les plus célèbres des premiers temps de la peinture au Maroc, a habité, toute une année, une petite maison à Chella. Je ne possède pas plus d’informations. Je serai reconnaissant, au lecteur, au connaisseur de l’œuvre de Gherbaoui, à l’amoureux de Chella, à l’artiste, au collectionneur, au directeur de musée, à l’administrateur de la culture, au « spécialiste » du tourisme, au responsable d’un des conseils locaux ou régionaux de la ville, s’il a une information sur ce mystérieux séjour de Gharbaoui dans Chella, qu’il ait l’amabilité de m’en faire part ou tout simplement de la confirmer pour la postérité. Si ce miracle advenait, je n’aurais pas perdu mon temps à éclaircir les mystères d’une si étonnante stèle.

Et mon confinement n’aurait pas été vain.

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