Gauche/droite – Par Abdesslam Benabdelali

Gauche/droite – Par Abdesslam Benabdelali

Il y a deux manières de se représenter le monde. L'une voit le lointain à travers le proche. L'autre cherche à voir les choses depuis la perspective inverse. On est de gauche de droite selon que l’on voit le monde du point de vue de la grenouille ou de la vision du chameau

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À l’heure où les frontières idéologiques s’estompent et où les programmes politiques tendent à se confondre, la distinction entre droite et gauche conserve-t-elle un sens ? Le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume, retrace l’histoire de ce couple politique et propose de dépasser les appartenances partisanes pour envisager la gauche comme une manière de percevoir le monde, de remettre en cause les normes dominantes et de s’engager dans un devenir-minoritaire qui n’épargne pas ses propres certitudes.

Abdesslam Benabdelali

Dans les années 1930, un philosophe français à qui l'on demandait si le couple droite/gauche avait encore un sens répondit : « Tout ce dont je suis certain, c'est que celui qui pose cette question est forcément de gauche. » À la fin des années 1980, un autre philosophe, interrogé sur la manière de définir un intellectuel de gauche, répondit : « C'est celui qui dit que le couple droite/gauche n'a pas de sens. »

Un demi-siècle a suffi pour que ce couple perde toute son importance, et pour que l'intellectuel de gauche passe de la crainte de voir le concept s'éteindre à son abandon, voire à son rejet. Certes, cette période ne se mesure pas à sa durée chronologique, mais aux bouleversements idéologiques, politiques et stratégiques dont elle fut grosse. L'essentiel est ailleurs : sans attester ouvertement la fragilité du couple droite /gauche, elle en confirme l'historicité. Ce couple a eu une naissance datée, peut-être une fin possible, ou à tout le moins un emploi déclinant.

On sait que cette représentation spatiale de la vie politique a duré deux siècles, depuis la Révolution française. Avant 1789, le couple droite/gauche ne connaissait pas un tel emploi, et ce n'est que dans les années 1820 que son usage en ce sens s'est véritablement installé. Quant à sa naissance proprement dite, les historiens la font remonter à la Restauration, après la chute de Napoléon, et plus précisément à la session parlementaire de 1819-1820.

Cela n'exclut pas que la charge symbolique des notions de droite et de gauche ait existé avant cette période, dans de nombreuses cultures et religions. La droite y fut associée à la bénédiction, à la justesse, à la maîtrise, à l'habileté, au bon augure ; la gauche reçut les sens inverses : le défaut, le manque, jusqu'au diabolique et à la ruse.

Pourtant, l'usage des cultures traditionnelles d'Extrême-Orient est presque aux antipodes de celui que la tradition chrétienne occidentale a longtemps fait de ces notions avant la Révolution française. Ces cultures placent la gauche du côté du positif et en font une source de bon augure. La culture chinoise, par exemple, associait dans certaines de ses traditions la gauche au yang et au ciel, la droite au yin et à la terre. On dit que le Chinois « prend de la main droite et donne de la gauche » : la gauche est pour lui source de fécondité et de don. Plus important encore, l'opposition entre droite et gauche n'y relevait pas de la contradiction. Comme les autres couples, les deux termes obéissent aux principes du yin et du yang, qui se font face sans s'opposer.

Nous retiendrons cette idée pour la conclusion. Ce qui nous intéresse ici, c'est le passage du couple au champ politique, le renversement de sa charge symbolique, et les effets que l'emploi de cette métaphore spatiale a eus ensuite sur la politique des démocraties représentatives. On objectera que le couple a perdu toute valeur, qu'il ne permet peut-être même plus d'analyser la vie politique contemporaine ni d'en suivre les mutations. De fait, si l'on menait aujourd'hui une enquête, n'importe où dans le monde, pour déterminer ce qui revient à la gauche et ce qui revient à la droite, rares seraient ceux qui sauraient encore les distinguer. Le sentiment dominant est qu'aucune institution n'incarne plus la gauche face à une autre qui incarnerait la droite, et que bien des opinions tenues pour de gauche deviennent vite de droite, et inversement. Cela se voit à l'approche des scrutins, y compris dans les démocraties occidentales : le langage s'uniformise, les programmes se recoupent, les cartes se brouillent. Il apparaît alors que les querelles traditionnelles entre droite et gauche, en politique comme dans le champ intellectuel, ne sont pas aussi tranchées qu'elles le paraissaient, et qu'il ne s'agit que de « querelles d'amoureux ». Témoignent en ce sens les passages et « conversions » de ceux qui, hier encore, relevaient des partis de gauche.

Aussi le couple « partis au pouvoir/partis d'opposition » paraît-il parfois plus opératoire aujourd'hui pour suivre la vie politique de bien des pays. Or ce que l'on appelle partis d'opposition réunit souvent, côte à côte, ce qui passait pour de droite et ce qui passait pour de gauche. C'est ce qui nous autorise à nous demander si le couple droite/gauche a encore un sens.

Pour sauver ce couple, et la gauche en particulier, Gilles Deleuze [dans L'Abécédaire, lettre G] tente de l'arracher au champ politico-idéologique et de le définir de manière « optique ». Il affirme que la gauche n'est pas affaire d'institution : il n'y a pas, il ne peut y avoir d'institution de gauche. Être de gauche, c'est être contre l'institution, quelle que soit sa forme, qu'il s'agisse d'un pouvoir, d'un parti ou d'un syndicat. Certaines institutions peuvent sympathiser avec la gauche, mais elles ne peuvent s'y identifier. La gauche est avant tout affaire de perception, de point de vue, de perspective.

Il y a deux manières de se représenter le monde. L'une voit le lointain à travers le proche, le tout à travers la partie, l'objectif à travers le subjectif, le général à travers le particulier, le minoritaire à travers le majoritaire. L'autre cherche à voir les choses depuis la perspective inverse. La manière de droite pose le cercle de l'individu, puis celui du quartier, de la ville, du pays, du continent, du monde, et tient les problèmes du dernier cercle pour issus des premiers et dépendants d'eux. Ou, pour parler comme Nietzsche, elle voit le monde du point de vue de la grenouille. L'autre manière est de gauche parce qu'elle regarde le cercle étroit à travers des cercles plus larges, et fait des problèmes du monde ses propres problèmes. En ce sens, on n'est de gauche qu'à condition de tenir, par exemple, la cause des opprimés du monde pour plus proche de soi que celle du quartier où l'on habite. C'est la vision du chameau, qui rapetisse ce qui est grand. On regarde alors les choses non pour consacrer le modèle majoritaire, mais pour répondre au cri des minorités.

Cela ne veut pas dire qu'il faille faire partie du petit nombre : l'opposition entre minorités et majorité n'est nullement numérique. Sinon, ce serait l'inverse qui serait vrai, car les minorités sont toujours plus nombreuses que la majorité. C'est que la majorité n'est pas une quantité mais un étalon, une norme fixe, alors que les minorités sont en devenir perpétuel. On ne naît pas dans les minorités : on le devient. Cela vaut pour toutes les espèces de minorités, comme pour l'être-de-gauche, quelle qu'en soit la forme.

La gauche n'est plus une institution que l'on sert, ni un côté vers lequel on se tourne, ni un groupe que l'on rejoint, ni même une idéologie que l'on embrasse. L'être-de-gauche n'est pas un ensemble de propriétés ou d'attributs : ce n'est pas un trait que l'on porterait au front, ni une qualité propre à un organisme, ni une caractéristique d'une idéologie donnée. C'est un mouvement qui travaille de l'intérieur le couple droite/gauche, en déplaçant sans cesse la frontière qui sépare ses deux termes. Il ne supprime pas leur différence, mais empêche qu'elle se fige en une opposition absolue.

Être de gauche, c'est alors entrer dans un devenir-minoritaire. Non pas rejoindre une minorité constituée, ni substituer une identité à une autre, mais échapper au modèle majoritaire jusque dans la manière dont on se définit soi-même. Car nul ne saurait se réclamer des minorités tout en s'exemptant du mouvement qui défait les identités établies. La critique doit aussi se retourner sur celui qui l'exerce, mettre en question ses certitudes et défaire l'identité au nom de laquelle il prétend parler. Devenir-minoritaire, c'est ne jamais s'enfermer dans sa propre identité, ne jamais se tenir quitte du travail de déconstruction. La gauche n'est gauche que par ce mouvement qui la porte à dénoncer et à défaire ce qui s'impose comme norme, y compris en elle-même.