Le temps d’un poème

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« Ainsi parla » la poétesse, s’adressant à son public du moment

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Face à l’incertitude qui marque les temps qui courent ; à l’inquiétude poignante qui enserre les cœurs et les entrailles ; à la fatigue d’avoir peur et d’être constamment sur le qui-vive ; à la nervosité environnante ; à la tristesse qui assombrit les horizons ; face à tous ces désagréments occasionnés par la pandémie, certains antidotes peuvent s’avérer apaisants. Une évasion à travers la lecture de beaux textes, une profonde méditation d’une pensée généreuse, une prière sincère, un ravissement contemplatif, un doux rêve éveillé sont, entre autres, autant de potions magiques contre les nuisances des moments difficiles que nous subissons. 

Le temps d’un poème

Elle appela un jour pour m’inviter à une séance de lecture de son premier recueil de poésie. Je fus charmé par sa petite voix, enfantine et suave. Mais j’étais décidé à décliner l’invitation. Les raisons ne manquaient pas. Mon mal de dos reste toujours une excuse valable et réelle. Mais d’autres maux, ceux-là plus profonds, affleurent chaque fois que l’on veut me ramener vers Safi, la ville avec laquelle j’ai une histoire d’amour déçu. Je m’excusai donc. Mais je sentis au bout du fil une insistance mêlée à une imperceptible adjuration. Ma résolution faiblit, mais j’essayai quand même de résister. De guerre lasse, je répondis sans conviction, cherchant à me soustraire à la voix convaincante et entêtée de mon interlocutrice : « Ce serait bien difficile d’honorer votre invite si agréable, à moins d’un miracle… ». Et le miracle fut, aidé un peu par ma femme qui cherchait à me faire changer d’air.

Lorsque je pris la route, je rappelai la petite voix suave et décidée. « Je viens », lui-dis-je. La petite voix prit de l’ampleur et laissa échapper le timbre d’une joie bruyante, celle d’une petite fille à laquelle on vient d’offrir le jouet de ses rêves. Je trouvai cette liesse un peu disproportionnée. Après tout, mon acte ne pouvait aller au-delà d’une présence physique, protocolaire et un peu gênée au sein d’un monde que je cherchais à éloigner de mon horizon d’homme réservé, quelque peu blasé et un tantinet méfiant à l’égard d’effusions qui ont presque toujours in fine charrié pour lui de la déception. Mais, au fond, j’étais bercé par mon optimisme naturel qui m’a toujours poussé au-devant de l’événement, avec l’espoir de déjouer la malice du doute sur la sincérité des gens et des sentiments. 

La petite voix timide, mais qui savait afficher sa reconnaissance puérile, se personnifia en jeune femme chez laquelle la grâce semble être un compagnon de toujours. Je la vis descendre de sa voiture. Sa coquetterie sans âge lui donne le charme qui sied à toutes les époques. J’aurais pu la rencontrer aujourd’hui, comme hier, ou dans un autre siècle : elle aurait toujours pour moi un air familier, voire de famille. Je trouvai donc naturel d’être là avec elle et son groupe d’intellectuels portant sur leurs épaules les espoirs, mais surtout les soucis de l’humanité qu’ils essaient de conjurer par la force du verbe et le martyre de ceux qui, à travers tous les temps, cherchent à expier les fautes des hommes.

La femme élégante et quelque peu intimidée, qui surgit de la petite voix du téléphone, me parla. Elle me dit me connaître, avoir avec moi des liens de complicité de contribule. J’eus l’impression que je reprenais avec elle la suite d’une conversation commencée depuis des temps immémoriaux. La sympathie triompha de la réserve et la grâce enveloppa cette rencontre qui puisait dans une intimité préexistante et invincible.

« Ainsi parla » la poétesse, s’adressant à son public du moment :

Quand j’aime, j’ouvre mon jardin secret. Je dépose sur l’autel de l’amour mon cœur et la quintessence de mon âme, telle une offrande. Mais mon sacrifice n’est pas expiatoire d’une quelconque faute. C’est mon hymne à la beauté et à l’amour.

Mais n’entrez pas avec fracas dans mon espace. Ménagez ses allées parsemées de rimes et de lambeaux d’odes inachevées. Marchez sur mon sol en poète et non en rimailleur. Ne brusquez pas les pétales de ma sensibilité que je laisse voler tels les papillons de l’Eden dans les immensités parfumées de mon cœur.

Je suis fragile et je recompose continûment la mélodie de ma faiblesse comme une romance qui attend l’instrument et l’artiste pour livrer ses envoûtants rythmes. Je suis narcissique, me dites-vous parfois. Certes. Mais n’avez-vous pas pavé mon chemin de vos lyrismes et de vos poèmes enflammés ? N’avez-vous pas chanté la beauté de mes yeux, la graine bergui de ma peau, la fragrance de mes vers ? Je reste la reine et l’enchanteresse éternelle et j’exige l’allégeance que vous me devez. Ne rompez pas le pacte. Ni le charme.

Si vous les rompez, ma vengeance sera terrible.

Mais rassurez-vous : je ne dispose que de la tristesse de ces yeux que vous avez tant glorifiés et de ce cœur qui a accueilli vos flammes, vos lamentations et vos cris de détresse. Je ne dispose que de cet amour démesuré qui vous a tant consolés. Tel le samouraï, je retourne toujours l’arme de mon courroux contre ma chair. Je laisserai les ombres de la tristesse envahir mes beaux yeux. Je laisserai mourir le sourire sur mes lèvres. Je laisserai dépérir ce corps que vous avez tant chanté.

Mais je forcerai la porte de ma Muse et je réveillerai mes sens pour être engrossés. J’accoucherai de complaintes dans la douleur. Leurs rimes remplaceront les roses rouges que vous ne daignez plus jeter à mes pieds, caresseront mes yeux et démêleront mes cils. Ils effaceront la tristesse de ces yeux qui ont ensorcelé des générations. Et je renaîtrai de mes cendres, tel le Phénix de la mythologie.

 

La petite voix, personnifiée en femme, parla donc, déclinant les strophes de ses poèmes tel le déluge de perles se détachant d’un collier venant des tréfonds de l’histoire. Leur chute dans mon oreille créait un tumulte peu commun. La petite voix se changeait tour à tour en souffle doux et caressant et en tsunami qui faisait déferler des vagues terrifiantes. Elle me métamorphosait en surfeur porté par les vagues et leur reflux. Elle faisait de moi un cavalier chevauchant le puissant destrier de la charge qu’ils libéraient. Le temps d’un poème, je renouai avec un moi que je croyais enseveli sous les décombres des années, du réalisme qui avait élu domicile en moi... L’espace d’un moment, il n’y avait plus de modération pouvant réfréner l’enthousiasme du chevalier, jeune et beau, que cette ambiance me donnait la douce illusion d’être.

La voix enfantine transformée en femme qui criait sa féminité, la profondeur de sa pensée d’intellectuelle traînant les blessures causées par un milieu éminemment misogyne, cherchait les âmes sœurs qui comprennent son message et partagent la sublimité du moment. J’avais la certitude qu’elle s’adressait à moi, à moi seul. Elle me disait qu’elle serait mon sauveur, celui qui posera ses lèvres sur ma chair pour y appliquer le baume que le temps a subtilisé, de dépoussiérer mes années et déplier mes rides pour les exposer à son soleil bienfaisant, d’être mon conciliateur avec un monde qui m’a instillé la méfiance et le doute. La voix me dit que j’étais beau, grand, généreux et savant. L’adolescent qu’elle réveilla en moi se soumit docilement à ses résolutions.

Ainsi furent exercés sur moi le pouvoir et la magie de la voix du téléphone transformée en fée, le temps d’un poème. Mais les temps réels des poèmes sont éternels.

Réplique muette à la voix enfantine faite poétesse :

Fais appel à ta verve. Rends justice au monde boudé par les poètes et autres beaux prosateurs. Dis à tous que le rêve est indissolublement lié à la vie. Nous rêvons pour continuer à vivre. Nous rêvons pour venir à bout des affres de l’existence. Les uns pour caler leur trop plein de fougue, les autres pour stimuler un corps qui ne répond plus aussi promptement aux vibrations du cœur.

Mais le cœur recèle en lui une énergie inépuisable et une rage d’être. Une force irréductible qui résiste à toutes les prises d’assaut de la routine, du quotidien et des années. Cette potentialité sommeille en chacun de nous. Mais elle tend à s’enfermer formellement dans la pudeur et la réserve, lorsque le rythme de l’amoncellement des ans s’accélère. 

Dis-leur tout cela et plus. Dis-leur qu’on peut, à la manière ancienne, s’asséner un douloureux coup de massue sur le pied pour couvrir l’extraction d’une dent. Qu’on peut aussi mordre dans un morceau de bois pour supporter la brutalité des blessures de la chair. Mais on ne peut rien contre le cœur. C’est lui qui donne une couleur à la vie. Une beauté au corps. La beauté vient de l’intérieur, m’a-t-on toujours ressassé. Et moi, j’ai la faiblesse d’y croire.

Dis tout cela poétesse. Et encore davantage. Tes mots rendent douce la folie de ceux qui aspirent à une nouvelle naissance, une nouvelle adolescence, une nouvelle jeunesse. A ceux qui défient les âges. Dis-leur que le cœur ignore les lois du corps. Dis-leur que l’amour, dans toutes ses expressions, est éternel.

Aziz Hasbi

Rabat, le 8 septembre 2020