chroniques
Ce que l'ICOR ne peut pas expliquer – Par Adnan Debbarh
Le Wali de Bank Al-Maghrib l'a dit sans détour : l'effort marocain, à 32,3 % du PIB entre 2000 et 2019, était "en principe suffisamment significatif" pour produire ce que d'autres pays ont appelé un miracle économique. Le miracle n'est pas venu.
Avec un taux d’investissement parmi les plus élevés du monde émergent, le Maroc peine pourtant à convertir cet effort en croissance. À partir de l’ICOR, qui mesure le rendement marginal du capital, Adnan Debbarh interroge les limites d’une lecture purement technique de cette inefficacité persistante. Au-delà de la productivité, de la formation ou de la qualification, il met en cause un mode de régulation historiquement efficace pour préserver la stabilité.

Adnan Debbarh*
Il existe un chiffre, publié par le Haut-Commissariat au Plan lui-même, que peu de commentaires ont pris la peine de vraiment interroger.
Entre 2010 et 2023, le Maroc a investi en moyenne 27,5 % de son PIB, un des taux les plus élevés du monde émergent, pour une croissance qui n'a pas dépassé 2,9 %.
Le rapport entre les deux : l'ICOR (en anglais Incremental Capital-Output Ratio, coefficient marginal du capital), ou combien d'unités de capital il faut investir pour obtenir une unité supplémentaire de croissance, s'est maintenu autour de 11,8. Pour donner une échelle : la Corée du Sud, avec un effort d'investissement comparable, obtient un rendement environ quatre fois supérieur.
Le Wali de Bank Al-Maghrib lui-même l'a dit sans détour : l'effort marocain, à 32,3 % du PIB entre 2000 et 2019, était "en principe suffisamment significatif" pour produire ce que d'autres pays ont appelé un miracle économique. Le miracle n'est pas venu.
L'explication la plus immédiate est celle des économistes : productivité du travail insuffisante, qualification des ressources humaines en retard, transition démographique manquée. Ce sont des diagnostics sérieux, documentés et probablement en partie exacts. Mais ils buttent sur une question qu'ils ne posent pas assez souvent : ces facteurs sont connus depuis longtemps, ils ont fait l'objet de politiques publiques successives : plans d'éducation, réformes de la formation professionnelle, incitations à l'investissement productif et l'ICOR, pourtant, ne s'améliore pas de façon durable. Si le problème était seulement technique, vingt ans de corrections documentées auraient dû, à un moment, se voir dans les chiffres.
Il faut peut-être chercher ailleurs, non pas dans ce qui manque au système, mais dans ce qu'il fait très bien. Depuis plusieurs décennies, le Maroc a construit un mode de régulation remarquablement efficace pour une mission précise : préserver la stabilité, intégrer progressivement les tensions sociales, éviter les ruptures.
Sur cette mission-là, le bilan est difficile à contester, continuité institutionnelle, absorption de chocs successifs, absence de rupture constitutionnelle. Le système, en ce sens, réussit.
C'est précisément cette réussite qui pose problème aujourd'hui. Un mode de régulation ne meurt pas lorsqu'il devient inefficace, il commence à atteindre ses limites lorsqu'il devient incapable de produire des capacités nouvelles sans remettre en cause sa propre logique de fonctionnement.
Les mécanismes qui absorbent les tensions, qui intègrent sans transformer, qui font durer plutôt que basculer, sont les mêmes qui, une fois le pays parvenu à un autre stade, freinent la conversion de l'investissement en croissance, de la croissance en mobilité, de la mobilité en confiance. Ce n'est pas un dérèglement du système. C'est le système, fonctionnant exactement comme il a été conçu pour fonctionner, sauf que la mission a changé de nature et que lui n'a pas changé de logique.
C'est ce qui distingue ce diagnostic d'un simple appel à investir davantage, ou mieux. La question n'est plus : combien investir, ou dans quel secteur. Elle est : ce que le système, tel qu'il arbitre aujourd'hui entre ses différentes composantes, est structurellement capable de convertir en capacités nouvelles : économiques, sociales, institutionnelles, cognitives et ce qu'il ne l'est pas. Un ICOR élevé qui persiste malgré des corrections techniques répétées n'est plus un problème d'ingénierie. C'est un équilibre stable. Il est entretenu par des arbitrages où chaque acteur, individuellement, n'a aucune raison de changer de comportement, ce qui explique sa reproduction d'année en année, quel que soit le plan sectoriel.
Une question, pas une conclusion. Il ne s'agit pas ici de dire que la stabilité aurait été une erreur, ni qu'il faudrait la sacrifier pour aller plus vite. Ce serait mal poser le problème et probablement se tromper de solution. Il s'agit de poser une question que les chiffres, à eux seuls, ne posent jamais : un mode de régulation qui a rempli sa mission historique peut-il continuer à produire de l'ordre et de la stabilité tout en devenant incapable de produire ce que son propre développement exige désormais de lui ? Et si la réponse est non, qu'est-ce qui, dans ce mode de régulation, devrait changer de nature, pour que l'effort d'investissement, déjà consenti, cesse de se heurter au même plafond depuis deux décennies ?
Ce n'est pas aux chiffres de répondre à cette question. C'est peut-être, avant tout, aux logiques d'arbitrage elles-mêmes qu'il faudrait la poser.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l'ISCAE.