Politique
Ce que disent les chiffres des élections – Par Bilal Talidi
Vote lors des élections législatives marocaines dans un bureau de vote installé dans une école du quartier des Oudayas à Rabat, le 23 septembre 2026. (Photo Abdel Majid Bziouat)
Les législatives ont rebattu les cartes sans bouleverser l’équilibre politique général, analyse Bilal Talidi. Le PJD signe la progression la plus spectaculaire, tandis que le RNI et l’Istiqlal reculent et que le PAM arrive en tête. Au-delà des performances propres à chaque parti, l’auteur voit dans ces résultats un vote de sanction ciblé et une volonté de corriger l’orientation du gouvernement plutôt que de renverser l’ensemble de la majorité.
Bilal Talidi
L’analyse des résultats des élections législatives varie selon l’angle retenu. Une lecture centrée sur l’évolution de chaque parti, sans s’attarder sur le message politique qui s’en dégage, montre que le Parti de la justice et du développement est le principal bénéficiaire du scrutin : il a plus que quadruplé son nombre de sièges, passant de 13 à 54. Le Parti authenticité et modernité a, lui aussi, progressé de dix sièges, alors même qu’il appartenait à la coalition gouvernementale. Tandis que les urnes ont sanctionné les deux autres formations de la majorité. Le Rassemblement national des indépendants apparaît comme le grand perdant, avec 36 sièges de moins. Le Parti de l’Istiqlal, qui lorgnait la primature, en a perdu 16 et l’Union socialiste des forces populaires, huit.
Cette lecture concerne toutefois la situation propre à chaque parti : l’euphorie que suscite une progression, la conviction d’être sur la bonne voie ou, à l’inverse, l’autocritique sévère imposée par un recul électoral. Elle ne dit rien, en revanche, du système politique ni de la carte électorale qui déterminera la composition du prochain gouvernement.
Une lecture politique d’ensemble indique que la coalition gouvernementale a conservé sa position malgré la perte de 42 sièges. La progression du Parti de la justice et du développement n’a donc pas d’effet majeur sur l’équilibre général. Le vote sanction n’a frappé que deux partis, le Rassemblement national des indépendants et l’Istiqlal, tandis que le Parti authenticité et modernité a gagné dix sièges. Ainsi, malgré un nombre de sièges plus que quadruplé – mais quand on part de peu cela ne signifie rien, le PJD voit la coalition gouvernementale rester en tête de la scène politique. Si le PAM tient à reconduire la même coalition, seul le chef du gouvernement changera : ses composantes resteront les mêmes, face à une opposition politique renforcée. Si, en revanche, le PAM recompose ses alliances en écartant le RNI, l’issue dépendra des partis associés à cette nouvelle coalition, en particulier d’une éventuelle participation du PJD.
Les chiffres montrent que les Marocains n’ont pas choisi de renverser le gouvernement. Ils ont adressé un avertissement à deux de ses composantes. En plaçant le PAM en tête, ils ont exprimé la volonté de corriger l’orientation du gouvernement et de ses politiques, plutôt que de le faire tomber.
La campagne du PJD, essentiellement axée sur la critique des politiques gouvernementales, notamment les conflits d’intérêts, les rentes, la hausse des prix et le non-respect des exigences de l’État social, a aidé le parti à multiplier ses sièges. Mais elle a également été servie par la thèse de la « correction de trajectoire », défendue par Fouzi Lekjaa pendant la campagne électorale, qui a ruiné celle de la « continuité » portée par le RNI. L’Istiqlal, de son côté, a payé un prix partiel en perdant 16 sièges. Son absence des affrontements politiques opposant le PAM, le RNI et le PJD et une campagne trop tempérée lui ont coûté des voix, tandis que sa machine électorale traditionnelle lui a permis de préserver une certaine stabilité dans son positionnement électoral.
L’Union socialiste des forces populaires a perdu huit sièges. Ce recul tient à l’abandon de sa stratégie électorale traditionnelle, fondée sur la candidature de militants, au profit de la présentation de notables. Il s’explique également par le manque de clarté de ses positions politiques et par ses hésitations entre l’opposition et le soutien au gouvernement d’Aziz Akhannouch. Le recul du Parti du progrès et du socialisme reste, quant à lui, limité à trois sièges. Il s’explique lui aussi par son entrée dans la course aux notables et par son incapacité à rivaliser, sur ce terrain, avec des partis beaucoup plus expérimentés dans la conduite d’élections avec ce type de candidats.
L’Alliance de la gauche a obtenu un résultat positif : ses six sièges supplémentaires lui permettront de former un groupe parlementaire. Cette présence apportera davantage de pluralisme aux débats idéologiques et politiques, ainsi qu’à l’opposition. Elle pourrait aussi accentuer les divergences au sein de celle-ci si le PJD venait à y siéger.
Le message qui se dégage de ces résultats est que le Maroc a confirmé une forme d’exception peu répandue dans le monde arabe. Premièrement, les islamistes peuvent progresser jusqu’à réaliser une percée, subir ensuite un fort recul, puis retrouver une partie de leurs forces, sans provoquer de séisme sur la scène politique. Deuxièmement, le vote sanction existe et donne un contenu concret à la politique, notamment lorsqu’il s’exerce contre le RNI. Il révèle une certaine dynamique d’alternance entre les élites politiques. Troisièmement, s’opposer à un gouvernement sur les réseaux sociaux ou même dans les urnes ne signifie pas toujours vouloir le renverser : les électeurs peuvent souhaiter corriger son orientation et changer sa direction. Il en résulte au Maroc une situation contrastée : un parti d’opposition progresse, tandis qu’un parti gouvernemental avance et arrive en tête ; d’autres formations d’opposition reculent et deux partis au pouvoir perdent un nombre significatif de sièges. Quatrièmement, les résultats s’accordent avec les évolutions régionales et internationales. Le Maroc, qui ne peut supporter que les islamistes arrivent en tête, peut accepter leur progression tant qu’elle ne modifie pas l’équilibre du système politique. Il choisit ainsi de les garder en réserve pour une autre conjoncture, plutôt que d’entrer en confrontation avec eux comme le font des régimes arabes en Égypte, en Tunisie et ailleurs.
Les prochaines alliances pourraient ajouter des éléments nouveaux, dont aucun signe n’est visible aujourd’hui. Mais il est indispensable que les citoyens aient le sentiment qu’elles visent à corriger l’orientation du gouvernement et à tirer les leçons des erreurs relevées par l’opposition dans son action, notamment les atteintes au pouvoir d’achat et le non-respect des exigences de l’État social, plutôt qu’à reconduire l’ancienne coalition aux mêmes conditions.
