économie
La prédominance des entreprises familiales : une force et des vulnérabilités – Par Hassan Zakaiaa
Le défi majeur de l’entreprise familiale reste la transmission. L'étude souligne que seulement 15 % des entreprises atteignent la troisième génération.
Il faut le dire, sans surprendre, les chiffres de l'étude sont impressionnants : 92,9 % des entreprises, plus de 60 % de la valeur ajoutée et près de 65 % de l'emploi. Cela signifie que l'économie marocaine repose largement sur ce modèle entrepreneurial. Cette situation présente plusieurs avantages. Mais aussi des fragilités
D'abord, les entreprises familiales ont généralement une vision de long terme. Contrairement à certaines sociétés détenues par des fonds d'investissement ou soumises à la pression des marchés financiers, elles privilégient souvent la continuité de l'activité, la préservation du patrimoine et la transmission aux générations suivantes, quoi que limitée dans le temps. Cette logique favorise la stabilité de l'emploi et l'ancrage territorial.
Ensuite, elles jouent un rôle essentiel dans la cohésion économique locale. Beaucoup sont implantées dans des villes moyennes ou des régions où elles constituent parfois le principal moteur d'activité. Elles participent à la diffusion des revenus et au maintien des savoir-faire.
Mais cette domination révèle aussi certaines limites structurelles.
La première est la difficulté de croissance. Une partie importante des entreprises familiales marocaines demeure de petite taille. Elles privilégient souvent l'autofinancement et hésitent à ouvrir leur capital ou à faire appel à des investisseurs extérieurs. Cette prudence protège le contrôle familial mais peut freiner l'expansion.
La deuxième limite concerne la gouvernance. Dans de nombreuses entreprises familiales, les fonctions de propriété, de direction et de gestion sont concentrées entre les mêmes mains. Ce modèle fonctionne souvent durant la phase de création mais devient plus complexe lorsque l'entreprise grandit. Les conflits familiaux ou les problèmes de succession peuvent alors fragiliser l'activité.
Le défi majeur reste toutefois la transmission. L'étude souligne que seulement 15 % des entreprises atteignent la troisième génération. Ce phénomène n'est d'ailleurs pas propre au Maroc : partout dans le monde, le passage de la deuxième à la troisième génération constitue une étape critique. Lorsqu'une entreprise disparaît à ce stade, ce sont des emplois, des compétences et parfois des positions de marché qui sont perdus.
À plus long terme, une économie composée à près de 93 % d'entreprises familiales peut également souffrir d'un déficit de grandes entreprises non familiales capables de mobiliser des capitaux importants, d'investir massivement dans la recherche et développement ou de conquérir rapidement des marchés internationaux.
Les économies les plus performantes présentent généralement un équilibre entre plusieurs modèles : entreprises familiales, grandes sociétés cotées, entreprises publiques stratégiques, start-up innovantes et filiales de groupes internationaux.
L'Allemagne constitue souvent un exemple intéressant. Son puissant tissu de PME familiales, le « Mittelstand », est considéré comme un atout majeur. Mais ces entreprises sont accompagnées par de grands groupes industriels, un système bancaire adapté et une forte culture d'exportation.
Pour le Maroc, la question n'est donc pas de réduire le poids des entreprises familiales, mais plutôt de les aider à franchir plusieurs étapes : professionnaliser leur gouvernance, préparer la succession, faciliter leur accès au financement, encourager leur internationalisation et renforcer leur capacité d'innovation.
Si ces défis sont relevés, la forte présence des entreprises familiales peut devenir un avantage compétitif durable. Dans le cas contraire, elle risque de limiter la montée en gamme de l'économie et la création de grands champions nationaux capables de rivaliser à l'échelle mondiale.