Niger : d’une dépendance à l’autre – Par Hatim Betioui

Niger : d’une dépendance à l’autre – Par Hatim Betioui

Le général Abdourahamane Tiani (au centre), chef du régime au Niger dans un stade de Niamey, le 26 juillet 2024. (Photo Boureima Hama/AFP)

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Au Niger, l’échec de la récente tentative de coup d’État contre le régime du général Abdourahamane Tiani remet en lumière les fragilités d’un pouvoir militaire arrivé en 2023 au nom de la souveraineté et de la sécurité. Soutien russe, implication algérienne, persistance de la menace djihadiste et divisions internes à l’armée, Hatim Betioui s’interroge sur ce qui reste de l’indépendance à l’égard extérieure que le régime prétendait instaurer ?

Hatim Betioui

L’Algérie met un pied dans la crise nigérienne

La récente tentative de coup d’État contre le régime du général Abdourahamane Tiani au Niger a révélé le rôle joué par la Russie et l’Algérie dans son échec, avec une différence manifeste dans la forme de leur participation. Le « corps russe » est intervenu pour aider les forces loyales au régime, tandis que l’Algérie a fourni un soutien militaire consistant en l’envoi de quatre avions de combat SU-30, ainsi que d’un avion ravitailleur et d’autres équipements, en réponse à une demande du commandement militaire de Niamey.

La démarche algérienne revêt une signification particulière. L’Algérie a toujours veillé à ne pas apparaître comme une puissance régionale intervenant militairement au-delà de ses frontières et s’est attachée au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États. La seule exception réside dans son intervention depuis l’intérieur de ses frontières pour contrer le Maroc et porter atteinte à son intégrité territoriale, en apportant un soutien inconditionnel au Front Polisario, qui cherche à séparer le Sahara du Maroc.

Le remarquable dans son implication au Niger est que son soutien militaire au pouvoir constitue un engagement notable dans une crise strictement intérieure, liée à une division au sein de l’institution militaire.

S’il n’existe, jusqu’à présent, aucune preuve fiable d’une participation de l’Algérie aux opérations de combat contre les rebelles, il est exagéré d’affirmer qu’elle a « fait échouer le coup d’État ». Il serait plus exact de dire qu’elle a fourni un soutien militaire au pouvoir en place, mettant ainsi un pied dans un vaste bourbier sécuritaire et politique dont il sera difficile de s’extirper.

Le Sahel, espace stratégique pour Alger

Le Niger est un pays voisin de l’Algérie et leur frontière s’étend sur une longue distance dans une zone désertique extrêmement sensible. Tout effondrement du régime à Niamey peut créer un vide sécuritaire, accroître l’activité des groupes djihadistes armés et leur progression vers le sud algérien, tout en ouvrant la voie à des vagues de déplacement de populations ainsi qu’au trafic d’armes et de stupéfiants.

L’Algérie redoute également la désagrégation de la région du Sahel, qu’elle considère comme un espace stratégique pour sa sécurité nationale. Les troubles au Niger peuvent s’étendre au Mali et au Burkina Faso, voire au sud de la Libye, entraînant un nouveau recul de son influence au profit de puissances extérieures, au premier rang desquelles la Russie. Celle-ci possède des intérêts stratégiques au Niger et cherche à consolider un allié important afin de ne pas perdre l’une de ses positions d’influence au Sahel. D’autant que le maintien du régime du général Tiani renforce la cohésion de l’« Alliance des États du Sahel » formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Le soutien algérien constituerait-il dès lors une concurrence à la présence russe ? Il n’existe, jusqu’à présent, aucun signe d’un affrontement russo-algérien au Niger. La Russie veut étendre son influence militaire, renforcer l’Alliance du Sahel et évincer ce qui subsiste de l’influence occidentale. L’Algérie cherche, pour sa part, avant tout à empêcher le chaos à ses frontières, à préserver son influence traditionnelle dans la région et à éviter qu’une puissance extérieure ne monopolise la sécurité régionale. Surtout — et c’est essentiel —, elle entend rester indépendante de tout dispositif sécuritaire dirigé par la Russie, notamment dans un espace qu’elle considère comme vital et stratégique.

La récente rébellion à Niamey , nécessitant un soutien extérieur, a remis au premier plan une question fondamentale : pourquoi le pouvoir militaire se maintient-il alors que les raisons par lesquelles il a justifié son arrivée au pouvoir demeurent toujours présentes ?

Tiani rattrapé par la question sécuritaire

En 2023, le général Tiani a renversé le président civil Mohamed Bazoum, justifiant son coup d’État par l’échec de son gouvernement à protéger le pays contre les groupes armés liés à « Al-Qaïda » et à « Daech ». Après trois années de pouvoir, la crise sécuritaire persiste. Les attaques se sont même étendues à de vastes zones de l’ouest du pays, jusqu’à la capitale, Niamey, son aéroport et des bases militaires. Les militaires ne sont donc plus seulement ceux qui demandent des comptes au pouvoir civil pour son échec sécuritaire : ils sont désormais eux-mêmes mis en cause au sein de l’institution militaire. Dès lors, la tentative du 29 août dernier ne peut être considérée comme un simple conflit entre l’armée et le gouvernement, mais comme une rébellion au sein même du régime militaire.

À ses débuts, le régime de Tiani a acquis une large popularité en brandissant le mot d’ordre de la « reconquête de la souveraineté » et de la redéfinition des relations avec la France et les pays occidentaux. Mais il n’est pas parvenu à résoudre les problèmes sécuritaires, économiques et sociaux. Il a finalement été contraint de solliciter une aide extérieure pour réprimer une rébellion au sein de sa propre armée. Il apparaît ainsi que ce qui avait été présenté comme la fin de la dépendance à l’égard de l’Occident n’a été, en réalité, que le remplacement d’une dépendance par une autre.

Ce qui s’est produit au Niger n’est qu’un nouvel épisode dans la longue histoire des coups d’État africains. Depuis les années 1950, le continent a connu plus de 200 tentatives de coup d’État, dont plus d’une centaine ont réussi, selon des bases de données universitaires spécialisées.

La réalité a démontré que la véritable place des militaires se trouve dans les casernes et dans la protection des frontières, non dans la politique et la gestion des gouvernements. Les États dirigés par des juntes militaires sortent rarement d’une crise sans entrer dans une autre. C’est, en définitive, une marque africaine déposée par excellence, en opposition du recul de la vague des coups d’État militaires dont Amérique latine était particulièrement friande.

D’après « An-Nahar » (Liban)

Traduit de l’arabe par Quid