ZLECAf : transformer l'élan en institutions – Par Adnan Debbarh

ZLECAf : transformer l'élan en institutions – Par Adnan Debbarh

Peu de pays auront, en l'espace de trois années, autant contribué à installer la ZLECAf dans l'agenda économique africain. Casablanca a permis d'ouvrir un espace de dialogue entre pouvoirs publics, institutions financières et entreprises. Marrakech a élargi cette réflexion en mettant au premier plan les questions de souveraineté productive, de financement, d'intégration des PME, de logistique et de chaînes de valeur. Aujourd'hui, Fès se prépare dans un contexte différent.

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La ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) entre dans une nouvelle phase de son développement : après la négociation et la mobilisation, vient le temps de l’institutionnalisation. Actant cette évolution, Adnan Debbarh souligne que l’intégration commerciale ne pourra produire ses effets sans instruments permanents de coordination, d’évaluation et de financement. Dans cette dynamique, le Maroc, de Casablanca à Marrakech puis Fès, peut contribuer à transformer l’élan politique en capacités collectives durables au service de l’intégration productive africaine.

Adnan Debbarh*

Il est des institutions qui changent de nature sans que leurs textes fondateurs soient modifiés. Leur transformation s'opère plus discrètement, dans les priorités qu'elles se donnent, dans le vocabulaire qu'elles adoptent et dans les instruments qu'elles commencent à mettre en place.                                                                               

La Zone de libre-échange continentale africaine semble aujourd'hui connaître cette métamorphose. Née comme un accord commercial, elle évolue progressivement vers une véritable politique publique continentale.

Les récentes déclarations de son Secrétaire général en constituent une illustration éloquente. Bien sûr, l'annonce d'une progression de 7 % du commerce intra-africain en 2025 mérite d'être saluée. Mais la véritable nouveauté est ailleurs. Désormais, la ZLECAf n'est plus présentée comme un simple espace de libre circulation des marchandises. Elle devient un cadre de réformes destiné à renforcer la compétitivité, les capacités productives, l'industrialisation, les systèmes de paiement, les chaînes de valeur et, plus largement, la résilience économique du continent.

Cette évolution est loin d'être anodine. Elle marque probablement l'entrée de la ZLECAf dans sa troisième vie.

La première fut celle de la négociation. Il fallait convaincre les États, élaborer les règles d'origine, construire un cadre juridique commun et organiser le démantèlement tarifaire. Sans cette architecture, aucun marché continental ne pouvait émerger.

La deuxième fut celle de la mobilisation. Il s'agissait de convaincre les entreprises, les banques, les organisations professionnelles et les institutions financières que la ZLECAf n'était pas un traité de plus, mais une opportunité économique à l'échelle du continent. Cette période a vu se multiplier les initiatives, les forums, les rencontres d'affaires et les premiers outils d'accompagnement.

Nous entrons désormais dans une troisième phase, plus exigeante : celle de l'institutionnalisation.

Car une réalité s'impose progressivement. Une zone de libre-échange ne produit pas, par elle-même, une économie intégrée. Elle crée un espace d'opportunités. Encore faut-il que cet espace soit occupé par des entreprises compétitives, des infrastructures performantes, des mécanismes financiers adaptés, des administrations capables de coopérer et des institutions suffisamment solides pour accompagner cette dynamique dans la durée.

Autrement dit, l'intégration commerciale ouvre la porte. L'intégration productive construit la maison.

C'est précisément ce déplacement que traduit aujourd'hui le discours du Secrétariat de la ZLECAf.                     La fragmentation industrielle, les coûts de paiement, les chaînes de valeur, les transitions énergétiques ou encore les capacités productives occupent désormais une place centrale. Le continent semble prendre conscience qu'il ne suffit plus d'abaisser les barrières ; il faut désormais construire les capacités qui permettront de tirer pleinement parti de leur disparition.

Dans cette évolution, le Maroc occupe une position singulière.

Peu de pays auront, en l'espace de trois années, autant contribué à installer la ZLECAf dans l'agenda économique africain. Casablanca a permis d'ouvrir un espace de dialogue entre pouvoirs publics, institutions financières et entreprises. Marrakech a élargi cette réflexion en mettant au premier plan les questions de souveraineté productive, de financement, d'intégration des PME, de logistique et de chaînes de valeur. Aujourd'hui, Fès se prépare dans un contexte différent. Entre-temps, la doctrine même de la ZLECAf a évolué. Les préoccupations qui relevaient hier encore de la prospective deviennent progressivement le cœur du discours continental.

Cette continuité est précieuse. Elle confère au Maroc une responsabilité particulière : non pas celle de conduire seul l'intégration africaine, mais celle d'accompagner sa maturation.

C'est pourquoi la prochaine rencontre de Fès intervient à un moment stratégique.

Son ambition ne devrait pas être d'ajouter de nouveaux thèmes à un agenda déjà dense. Les diagnostics sont désormais largement partagés. Les défis sont connus : fragmentation des marchés, faiblesse des chaînes de valeur, financement insuffisant des PME, barrières non tarifaires, déficit logistique, hétérogénéité réglementaire. Les identifier une fois encore n'apporterait qu'une valeur limitée.

Le véritable enjeu est ailleurs.

Toute politique publique connaît un risque : réussir ses événements sans produire encore les institutions qui permettront de prolonger leur dynamique.

L'histoire économique enseigne que les grandes transformations ne reposent jamais uniquement sur des conférences, aussi utiles soient-elles. Elles s'enracinent dans des mécanismes permanents : des instruments de mesure, des espaces de coordination, des procédures d'évaluation, des plateformes de coopération et des dispositifs de financement.

C'est peut-être sur ce terrain que Fès pourrait ouvrir une nouvelle étape.

Pourquoi ne pas inscrire dans le rendez-vous annuel un Rapport africain sur l'intégration productive, qui mesurerait non seulement les échanges commerciaux, mais aussi la progression des chaînes de valeur, des investissements croisés, des capacités industrielles et de la participation des PME ?

Pourquoi ne pas créer un Observatoire africain des barrières non tarifaires, permettant aux administrations comme aux entreprises de disposer d'un instrument partagé d'identification et de résolution des obstacles qui subsistent ?

Pourquoi ne pas faire du Forum un lieu où seraient présentés, chaque année, quelques projets pilotes de chaînes de valeur continentales, assortis d'objectifs, de calendriers et d'indicateurs de suivi ?

Pourquoi, enfin, ne pas structurer un dialogue permanent entre administrations, secteur privé, institutions financières, centres de recherche et organisations professionnelles afin que les échanges engagés lors des Forums se poursuivent tout au long de l'année ?

Ces propositions ne cherchent pas à multiplier les structures. Elles répondent à une logique simple : transformer une dynamique en capacité collective.

Au fond, c'est peut-être là que réside le véritable défi de la prochaine étape de la ZLECAf.

L'Afrique n'a plus seulement besoin d'intégrer ses marchés. Elle doit désormais intégrer sa capacité à concevoir, à coordonner, à évaluer et à conduire collectivement ses propres politiques économiques. Les accords créent un cadre ; les institutions produisent des résultats.

Si Casablanca a permis d'ouvrir le chantier, si Marrakech a contribué à en préciser l'architecture, alors Fès pourrait marquer une étape supplémentaire : celle où l'intégration africaine commence à se doter des mécanismes permanents qui lui permettront de traverser le temps.

Transformer l'élan en institutions n'est pas un simple changement de méthode. C'est l'entrée dans un nouvel âge de la ZLECAf.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l’ISCAE