CRISE DE LA REFORME DE L’ENSEIGNEMENT : ET SI TOUT LE PROBLEME ETAIT DANS L’APPROCHE

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L??chec du syst?me ?ducatif?! On en parle depuis si longtemps que l?on est pr?s de croire ? l?incurabilit?. Le mal ?tait si profond d?j? il y a une dizaine d?ann?es que Feu Hassan II avait pratiquement d?livr?, en mars 1999,?un certificat de d?c?s ? l??ducation nationale?: "Le syst?me ?ducatif actuel, con?u pour r?pondre aux n?cessit?s urgentes, apparues au lendemain de l?ind?pendance, avait-il tranch?, a ?puis? son objet." Son imp?ratif devenait d?sormais "de b?tir un nouveau syst?me ?ducatif ? m?me de faire face aux d?fis du prochain si?cle." Le d?funt souverain en confia la charge ? la Commission Sp?ciale Education Formation. D?s son av?nement, Mohammed VI confirma la COSEF dans sa mission en faisant d?une r?forme du syst?me, "g?r?e de mani?re rigoureuse, centr?e sur des objectifs d?termin?s", une ?priorit? nationale juste apr?s l?int?grit? territoriale, tout en lui fixant un ?ch?ancier pr?cis. Quinze ans apr?s force est de constater que l?on est encore? loin du r?sultat escompt?. Ce qui explique la col?re visible du souverain

Ce n?est pourtant pas faute d?avoir essay?. La COSEF a auditionn?, diss?qu?, diagnostiqu?, d?duit? Elle a pu ainsi ?laborer? aux fins de la r?forme une Charte Nationale. Et on ne peut pas dire que? les principes fondamentaux ainsi que les espaces de r?novations et leviers de changement qu?elle a d?clin?s manquaient de pertinence ou d?intentions louables. Tant s?en font. D?o? cette question si simple et si vitale?: pourquoi alors on en est encore l??? Il en d?coule une autre question?: A quand remonte r?ellement le d?but de l??chec d?un enseignement qui, malgr? ses imperfections, a pendant un temps fourni au Maroc ses meilleurs cadres et servi d?ascenseur social ? de nombreux marocains. Par quelle catastrophe notre enseignement est-il devenu le producteur hors pair de l?illettrisme et de l?incomp?tence que l?on conna?t?? Par quelle mal?diction encore, d?outil de promotion il s?est mu? en usine de fabrication de ch?meurs?? Et par quel malheur, alors qu?on sait quoi faire et comment le faire, cet espace si vital est-il devenu quasi irr?formable?? Plusieurs facteurs sont en jeu, mais un duo infernal va dans les ann?es soixante-dix s?abattre sur le syst?me ?ducatif du pays?; la marocanisation et l?arabisation. Elles constitueront le corps du d?lit qui va donner lieu, malgr? lui, ? toutes les d?viances.

Enjeu de politicailleries int?rieures*, l?arabisation ne peut ?tre intrins?quement incrimin?e. L?illogisme de sa mise en ?uvre vient plut?t de la brutalit? de l?ici et maintenant avec laquelle elle a ?t? appliqu?e et de l?incomp?tence notoire de ses accoucheurs. La r?ussite de pareille reconversion supposait la pr?existence de trois ma?trises chez le "convertisseur"?: celle de la mati?re ? convertir, celle de la langue d?origine de cette mati?re et celle de sa langue de r?ception. L?approche aurait d? en m?me temps ?uvrer pour la consolidation de l?enseignement des langues de la recherche ? savoir l?anglais et accessoirement, pour des raisons historiques, le fran?ais. Afin de r?aliser un tel objectif, il suffisait ? l??poque d??tre capable de regarder sans pr?jug?s comment faisaient les Isra?liens pour l?h?bra?sation de leur enseignement. En lieu et place, nous avons arabis? l?enseignement marocain comme on traduirait un acte notarial.

Comme un malheur n?arrive jamais seul, la mise en place d?une arabisation improvis?e a ?t? pr?c?d?e par la marocanisation de l?enseignement. L?une comme l?autre r?pondaient naturellement ? une revendication politique mal assimil?e, mais la marocanisation ?tait aussi forc?e par le d?sengagement de la France qui avait entam? le rapatriement de ses coop?rants, encourag?e, semble-t-il ? l??poque, par le FMI qui estimait le temps arriv? pour les pays r?cemment d?colonis?s de se prendre enti?rement en charge. Et l? o? nous aurions du n?gocier avec Paris un plan de substitution ?tal? dans le temps, nous nous sommes content?s de prendre acte du retrait fran?ais, pour certains d?entre nous imb?cilement heureux et pas peu fiers d?avoir mis un terme ? la pr?sence fran?aise. Pour combler les postes vacants, nous allions tout simplement commettre un crime contre l?intelligence en prenant des jeunes fra?chement bacheliers, rebaptis?s "charg?s de cours" mais d?pourvus de toute formation p?dagogique pour peupler les classes d?sert?es par la coop?ration fran?aise. ?Ce processus de bricolage atteindra son comble avec l??gyptianisation et la roumanisation du corps enseignant. Nous avons ainsi import? du pays du g?nie des Carpates des enseignants roumains qui ne connaissaient pas un tra?tre mot de l?arabe, ma?trisaient tr?s mal le fran?ais pour enseigner des mati?res scientifiques, les maths notamment, alors que nous n?avions d?ailleurs aucune id?e sur leur degr? de ma?trise de la mati?re. La descente aux enfers se poursuivra avec la cr?ation des centres p?dagogiques r?gionaux pour former au pied lev? des enseignants pour le premier cycle puis le secondaire apr?s la triste fermeture, pour des raisons plus politiques que p?dagogiques, de l??cole normale sup?rieure. Avec beaucoup d?argent, le quart du budget national, et toute la bonne volont? du monde, nous avons r?ussi l?exploit de mettre en place un circuit implacable de reproduction de la sous formation. Le syst?me ?ducatif pouvait sombrer.

Les effets de ces choix ne pouvaient ?chapper ? la vigilance ni du pouvoir ni de l?opposition. En t?moignent les colloques, notamment celui de d?Ifrane (1980), et les diff?rentes commissions dites nationales pour trouver des solutions ? l?imbroglio. Avec les r?sultats que l?on sait. Deux facteurs ont ?t? d?terminants, de fa?on certes in?gale, dans la d?ch?ance de l??ducation nationale. Un corps enseignant perm?able aux id?ologies - marxisantes ? l??poque, islamisantes aujourd?hui- et l?absence de l??cole unique, dans son ancienne acception, pour l?ensemble des Marocains. D?aucuns semblent regretter l?effacement de l?engagement des ann?es soixante des rangs des enseignants. Grand bien leur fasse?! Mais en dehors du couple arabisation ? marocanisation et de la mission fran?aise (on verra pourquoi en rapport avec l?absence de l??cole unique), rien n?a autant nui au syst?me ?ducatif que cet engagement. Non seulement il s?est transform? ? la longue en un corporatisme ?triqu? et ?gocentrique, plus pr?occup? par les augmentations salariales et ses acquis sociaux que par les questions? p?dagogiques, mais encore il a pris l??ducation nationale en otage du bras de fer entre le pouvoir et l?opposition. Tr?s t?t, mais de fa?on plus patente avec les ?meutes de mars 1965, celle-ci a pris la mesure de l?usage qu?elle pouvait faire de l?instrumentalisation des ?l?ves, des instituteurs et des professeurs dans les rapports de force avec la monarchie. Au lieu de rester un espace d?apprentissage, d?acquisition et d??panouissement des id?es, l??cole marocaine? s?est transform?e ? son insu en une ar?ne de confrontation politique. Si fort et si bien que nous sommes l?un des rares pays dont le syst?me ?ducatif a v?cu une ann?e blanche (1971) suite, sous le regard activement complice des enseignants, ? une longue gr?ve des ?l?ves et des ?tudiants. Si fort et si bien encore qu?aucune r?forme ne pouvait ?tre s?rieusement pens?e et encore moins passer dans pareille ambiance.

L?absence de l??cole unique, non pas dans ce sens o? elle est per?ue par opposition ? l??cole r?gionalis?e, diff?renci?e, adapt?e ? l?environnement social, ?conomique et g?ographique de la population qu?elle veut servir, mais dans celui o? l??cole marocaine vivait dans un ?tat dual, au sens ?conomique du terme, avec l??cole fran?aise, va contribuer ? la rel?gation des probl?mes de l?enseignement au second plan dans les pr?occupations des d?cideurs. La pr?sence de la mission fran?aise, accompagn?e par l?enseignement priv?, rejoints plus tard par l??cole am?ricaine, a ainsi couvert d?un voile d?indiff?rence les probl?mes dans lesquels pataugeait l?enseignement marocain. Le but n?est pas de reprendre ? C?sar ce qui lui appartient, mais devenu, sans le vouloir certainement, valeur refuge des enfants des d?cideurs et de la classe moyenne,? la mission fran?aise a agi de telle mani?re que tous ceux qui pouvaient modifier le cours des choses, ne vivant pas le drame dans leur chair, se sont d?sint?ress?s du probl?me. A la longue, on pouvait m?me croire que l?existence de la mission avait fini par arranger tout ce que le Maroc ?comptait et compte de pesant dans la politique de l?Etat du fait qu?elle assurait la reproduction des ?lites en circuit ferm? au sein d?une m?me classe sociale. Tout au plus celle-ci pouvaient-elle ressentir face cette situation? ce que l?on peut ressentir pour un voisin dans le malheur?: de la compassion de circonstance.

Tout est noir dans le plus sombre des mondes??? Fort heureusement non. Des ?lots de la bonne formation existent o? survivent des enseignants qui ont d?autres soucis que? les besoins de survivance. Dans l?enseignement sup?rieur, l?Ecole Mohammadia des Ing?nieurs, l?Institut National des Postes et T?l?communications, l?Ecole des Sciences de l?Information, l?Ecole des Mines, l?Institut Agronomique et V?t?rinaire, ?l?ISCAE ou encore l?INSEA constituent des bastions de la formation de qualit? mais qui exigent des seize de moyenne pour participer aux concours y donnant acc?s. Et, malheureusement, souvent pour former des candidats ? la fuite des cerveaux. Quand une ?cole de la sant? qui forme des infirmi?res et des infirmiers d?Etat candidats? ? l??chelle neuf exige une moyenne de quatorze, que reste-il ? faire??? R?former, bien s?r. Seulement voici vingt sept ans que nous faisons du surplace et jamais on n?a autant parl? de r?formes qu?en ne r?formant pas. Classe apr?s classe, vague apr?s vague, l?enseignement marocain a produit des g?n?rations de semi lettr?s pour un monde o? le savoir a pris de nouvelles formes aussi denses qu??ph?m?res, n?cessitant une perp?tuelle remise en cause des acquis et des acquisitions. Quand un enseignement r?ussit le tour de force de produire des docteurs dont l?ambition se limite ? servir dans l?administration publique sans comprendre que l?Etat ne pouvait ind?finiment grossir la b?te, c?est qu?il leur a tout appris, notamment, forme supr?me de la paresse, la culture du sit-in, sauf ?le go?t du risque, sauf le sens de la curiosit? m?re des ing?niosit?s, sauf l?intelligence de comprendre qu?il y a mieux ? gagner ailleurs, sauf la volont? d?investir les espaces sans cesse renouvel?s de l?initiative et de la cr?ation. Sauf et sauf et encore sauf. Toute l?indigence de notre syst?me se r?sume dans les manifestations de ces dipl?m?s ch?meurs, ch?meurs professionnels devrions-nous dire d?sormais, qui contribuent ? l??conomie du pays en achetant du tissu pour fabriquer des banderoles.

Qui est responsable?? Nous tous, H?las?! Les gouvernements qui se sont succ?d? sur le Maroc faisant en la mati?re preuve d?incurie. Les partis politiques qui ont fait de l?enseignement un outil de? la course au pouvoir sans jamais avoir ?t? capables de fournir le d?but d?une v?ritable solution. Les syndicats qui leur ont servi de levier, faisant du m?lange des genres entre le syndicalisme corporatiste et le syndicalisme au service des strat?gies partisanes une profession. Et nous encore, ?l?ves de l??poque, qui avons ?t? les acteurs tristement joyeux de l?ann?e blanche. En d?pit de cette flagrance, de temps en temps on cherche encore ? mettre sur les responsabilit?s des visages et des noms, probablement pour mieux couper des t?tes. A quoi bon??! Quand comprendrions-nous enfin l?urgence de cesser de faire de l?enseignement l?objet de surench?res politiques et personnelles?? Que faire en lieu et place, sinon faire ce que fait le m?decin devant une gangr?ne ? un stade avanc??: l?amputation. L?id?e est si monstrueuse, et si elle ne l?est pas c?est qu?elle est farfelue ou simpliste, que j?h?site ? la formuler. Pourtant je franchis le Rubicon?: Et si tout le probl?me ?tait une question d?approche. L??cheveau ?tant si entrem?l? qu?on ne sait plus par quel bout le prendre, le plus judicieux ne serait-il pas aujourd?hui de revoir ? la baisse l?ambition d?une r?forme globale. Il s?agit ni plus ni moins que de prendre conscience que l?irr?parable a ?t? commis. Qu?en cons?quence le seuil de l?irr?versibilit?, en raison de l?accumulation des d?gradations dans la qualit? de la formation, pour les g?n?rations en cours de scolarit?, ayant ?t? atteint, le Maroc serait mieux avis? de se rendre ? l??vidence de l?incurabilit? de la maladie. Il est loisible de voir d?ici les ?mes chastes hurler au scandale, mais il y a toujours un temps o? il faudrait se rendre compte que le mieux est l?ennemi du bien et que lorsqu?on n?a pas les moyens de sa politique il est toujours plus efficace de faire la politique de ses moyens. Un adage bien marocain dit?: Que celui qui s?est ?gar?, cesse de tourner.

L??ducation est un droit, mais l?excellence est un "luxe" que ne peuvent pas se payer de fa?on ?quitable tous les ?l?ves et ?tudiants marocains. Dans notre syst?me ?ducatif, pour avoir il faut en avoir et seuls ceux qui ont g?n?ralement les aptitudes intellectuelles propres ? la r?ussite arrivent ? trouver une place au soleil. Les autres pataugent dans une formation qui ne les qualifie pas ? grand-chose. Pour les premiers, le syst?me doit trouver en lui les moyens de leur rep?rage, de leur encadrement et de leur orientation vers les grandes ?coles et instituts nationaux qui ont sauvegard? un minimum de qualit?. Il doit leur trouver ?galement, avec la recrudescence des flux migratoires vers les pays du Nord, les moyens de les retenir. Pour les seconds, recadrer leur formation, sans trop d?ambition pour le moment, en consid?rant qu?on aura fait l?essentiel si on les sort de l?analphab?tisme, si on r?ussit ? leur donner les moyens de comprendre leur monde et de s?ins?rer plus ou moins facilement dans leur environnement. Il y a ainsi dans l?histoire des pays des g?n?rations sacrifi?es. La r?forme de l?enseignement doit se concevoir comme un chantier de construction programm? pour commencer avec le terrassement un jour J et se terminer avec la pose de la derni?re dalle de couverture ? une date pr?vue. Celle-ci serait appel?e ? marquer un cursus scolaire et universitaire? arriv? ? son terme ultime. Autant dire que la r?forme du syst?me ?ducatif national ne peut atteindre ses effets et s?appliquer dans toute sa rigueur que sur une dur?e minimum de vingt ? vingt cinq ans. Inutile donc d?essayer d?allumer une chemin?e avec du bois tremp?. Dans le corps de l?enseignement il y a tout le sang "contamin?" ? renouveler. En aval du syst?me, le Maroc devrait entreprendre d?s aujourd?hui ?la formation des premiers commandos de la r?forme qui iront en amont, les premi?res ann?es du primaire en l?occurrence, entreprendre la requalification de notre enseignement de telle mani?re que la qualit? puisse se substituer progressivement ? la m?diocrit? qui s?est install?e dans le syst?me ?ducatif suite ? la sous formation des quatre derni?res d?cennies. Encore faudrait-il, dans un domaine qui a toujours invit? ? l?adh?sion de tous, rompre avec la politique du consensus qui a tant bloqu? les diff?rentes tentatives de r?forme. Plus facile ? dire qu?? faire. Il faudra pourtant y passer?

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* Cf. Abdellah Laroui, Le Maroc et Hassan II, P 61 ? 64, ?d. Presse Inter Universitaire

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