Sánchez fait aussi mieux que Franco… ou presque – Par Abdelaziz Tribek

Sánchez fait aussi mieux que Franco… ou presque – Par Abdelaziz Tribek

Sur le dossier du Sahara, le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, son Parti socialiste et ses alliés de gauche et d’extrême gauche renouent avec les vieux réflexes hérités du franquisme

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Dans cette tribune sans concession, Abdelaziz Tribek s’attarde sur les rapports entre l’Espagne de Pedro Sánchez et le Maroc, en particulier sur le dossier du Sahara. La résurgence de vieux réflexes coloniaux, nourris aussi bien par une partie de la gauche que par la droite espagnole, renvoie certaines positions actuelles de Madrid à l’inavoué, parce qu’inavouable, héritage franquiste.

Abdelaziz Tribek

Pedro Sánchez et l’Espagne, entre héritage franquiste et vieux réflexes coloniaux

La politique intérieure de Pedro Sánchez ne m’intéresse guère. Qu’il améliore les statistiques économiques de l’Espagne, qu’il plonge ses concitoyens dans un état de bien-être béat ou qu’il échoue dans ses choix nationaux ne me concerne pas directement en tant que citoyen marocain vivant au Maroc. Elle ne devient mon affaire que lorsqu’elle déborde sur mon pays, ses intérêts et son intégrité territoriale.

Or, sur le dossier du Sahara, le chef du gouvernement espagnol, son Parti socialiste et ses alliés de gauche et d’extrême gauche renouent avec des réflexes hérités du franquisme. À regarder certaines initiatives portées ou soutenues par les forces dites progressistes de Madrid, on finit même par se demander si le fameux « No pasarán ! » n’a pas été démenti par l’histoire : les fascistes sont pasarán, et certains de leurs vieux réflexes coloniaux avec eux.

Le récit espagnol de 1975

Depuis des décennies, une partie de la presse et de la classe politique espagnoles présente la Marche Verte de 1975 comme une opération opportuniste menée par le Maroc au moment où Francisco Franco était malade et où son régime était affaibli par la disparition de son dauphin, l’amiral Carrero Blanco, tué par l’ETA.

Dans ce récit, le Maroc, éternel « moro perfide », aurait profité de la faiblesse de Madrid pour pousser 350 000 citoyens marocains vers le Sahara, les utilisant comme « boucliers civils » afin de masquer l’avancée de son armée et de forcer la main à l’Espagne.

Cette lecture oublie commodément ce que faisait alors la puissance coloniale. Madrid cherchait à conserver son influence sur le Sahara et à préserver ses intérêts en s’appuyant sur des relais locaux. L’Espagne n’a pas quitté le territoire dans un geste de générosité ou par amour du droit des peuples. Elle y a été contrainte par l’évolution du rapport de forces.

Chassée du Sahara et progressivement supplantée par l’Algérie et le Polisario dans le soutien à la contestation du Maroc, l’Espagne a néanmoins conservé plusieurs moyens de nuisance : maîtrise de l’espace aérien, pressions diplomatiques, chantages politiques, soutien médiatique au Polisario, accueil d’enfants des camps de Tindouf et discours paternaliste sur un Sahara prétendument « abandonné » par la mère patrie espagnole.

Le cheval de Troie de la nationalité

Avec Pedro Sánchez et ses alliés, ce vieux logiciel trouve une nouvelle traduction. Madrid reconnaît du bout des lèvres la pertinence du plan marocain d’autonomie, tout en laissant prospérer des initiatives capables d’en neutraliser la portée.

La proposition consistant à accorder la nationalité espagnole aux Sahraouis en est l’exemple le plus frappant. Dans les faits, elle profiterait d’abord aux populations des camps de Tindouf. Il suffirait de produire une pièce d’identité délivrée autrefois par l’administration coloniale espagnole pour prétendre à cette nationalité.

Là où la Minurso n’a pas réussi à établir de manière incontestable qui pouvait être reconnu comme Sahraoui et qui ne le pouvait pas, Alger réglerait rapidement le problème pour ses protégés. La falsification de documents n’est pas précisément un obstacle insurmontable.

L’opération permettrait ainsi à Madrid de disposer, le moment venu, de ressortissants espagnols installés ou revendiquant leur place dans le Sahara marocain au moment où le plan d’autonomie entrerait en application. On mesure alors la portée politique d’un mécanisme présenté comme généreux mais qui ressemble surtout à un cheval de Troie.

Ni la France pour l’Algérie ni d’autres anciennes puissances coloniales n’ont entrepris, des décennies après la décolonisation, de « récupérer » leurs anciens colonisés au moyen d’une nationalité accordée rétroactivement sur la base d’anciens papiers coloniaux qui faisaient des Sahraouis des sous-citoyens.

Sánchez vole même à la droite espagnole une partie de sa spécialité : le nationalisme chauvin. Franco, du fond de sa tombe, pourrait presque sourire. Arriba España, mais à la sauce rose et rouge.

Quand la gauche espagnole préférait l’empire

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que la gauche espagnole laisse son réflexe colonial prendre le dessus sur ses principes proclamés.

En 1936, au moment de la guerre civile espagnole, les dirigeants républicains refusèrent toute véritable alliance avec les nationalistes du nord du Maroc, alors même que ceux-ci avaient alerté Madrid sur les préparatifs des militaires franquistes dans la zone sous domination espagnole.

Moulay Ahmed Alaoui rappelait, dans un éditorial du Matin du Sahara publié en septembre 1977, que le gouvernement du Front populaire avait préféré préserver ses possessions coloniales plutôt que saisir l’occasion de s’allier avec les nationalistes marocains contre Franco. Le réflexe colonialiste avait pris le dessus sur la défense même de la République.

On connaît la suite. Franco, lui, n’hésita pas à mobiliser des soldats marocains, les fameux « moros », pour combattre les « Rojos ».

L’Espagne de gauche actuelle rejoue parfois cette contradiction : progressiste à l’intérieur, coloniale dès qu’il s’agit du Maroc.

Israël : Sánchez ne dépasse pas Franco

Un autre terrain de comparaison est la politique de l’Espagne vis-à-vis d’Israël. Là encore, Sánchez reprend une tradition diplomatique ancienne de son pays, mais il reste loin de Franco.

L’Espagne franquiste n’a jamais reconnu Israël. Les relations diplomatiques ne furent établies qu’en 1986, au moment où Madrid s’arrimait définitivement à l’Europe et adaptait sa diplomatie aux nouvelles contraintes géopolitiques.

Sánchez adopte aujourd’hui une ligne très critique vis-à-vis d’Israël et multiplie les déclarations de soutien à Gaza. Mais, dans les faits, cet engagement demeure autrement très inférieur à celui que l’appareil politique et médiatique espagnol a longtemps consenti au Polisario.

Sur ce terrain, l’élève ne dépasse donc pas le maître.

Ce positionnement inquiète d’ailleurs une partie de la droite espagnole. Le contexte international n’est plus celui de Franco. Avec le poids des États-Unis de Donald Trump et l’alliance stratégique entre Washington et Israël, l’Espagne n’a ni la puissance ni la marge de manœuvre nécessaires pour s’émanciper frontalement de cet axe. Elle doit aussi composer avec ses propres fragilités internes, notamment en Catalogne, tout en regardant vers les deux rives du détroit.

Le jeu du bon et du mauvais policier

Sur le Maroc, Pedro Sánchez adopte une autre méthode. Lui-même se contient, tandis que ses alliés les plus radicaux se chargent de la surenchère. Un classique jeu du « good cop, bad cop ».

L’extrême gauche espagnole rejoint ainsi, dans la violence verbale, la droite dure de Vox. Les deux camps se retrouvent dans certains médias et sur les réseaux sociaux autour d’un discours hostile au Maroc, jusqu’aux appels au meurtre moral ou physique et à la remise en cause de l’existence même de l’État marocain.

Certains prétendent même que le Maroc n’existait pas avant 1956 et qu’il ne pourrait donc revendiquer aucun droit sur les enclaves encore colonisées au XXIe siècle.

Il faut une ignorance historique crasse pour soutenir pareille absurdité.

Le Maroc existait bien avant l’État espagnol moderne. Pendant huit siècles, différentes dynasties marocaines ont été présentes dans la péninsule Ibérique alors que l’Espagne n’était encore qu’un ensemble de royaumes. L’Espagne actuelle se constitue en 1492, après la chute de Grenade, l’union des Rois Catholiques et l’exclusion progressive des musulmans d’Andalousie.

Faut-il aussi rappeler qu’en 1767, un traité de paix et de commerce fut signé entre le sultan du Maroc et le roi Carlos III d’Espagne ? Ou que le traité de protectorat de 1912, qui distribua une partie du Maroc à l’Espagne dans le grand partage colonial, fut signé avec le sultan du Maroc, et non avec Ali Baba ?

Le Maroc n’a donc pas été inventé en 1956. Il a retrouvé cette année-là une souveraineté amputée par le colonialisme européen.

Et maintenant, le Mondial 2030

La dernière trouvaille dépasse presque toutes les autres : une improbable alliance regroupant extrême gauche, extrême droite et écologistes appelle à exclure le Maroc de l’organisation de la Coupe du monde 2030.

Comme si la décision leur appartenait.

Cette coalition de circonstance résume l’obsession qui saisit une partie de la scène politique espagnole dès qu’il s’agit du Maroc. Les discours changent, les couleurs partisanes aussi, mais le vieux fond demeure : arrogance occidentale, nostalgie de la puissance coloniale et difficulté à accepter qu’au sud du détroit existe un État souverain, ancien, ambitieux et capable de défendre ses intérêts.

C’est peut-être cela, au fond, qui dérange le plus.

Face à ce chauvinisme inculte et à cette incapacité de certaines élites espagnoles à revoir leurs vieux réflexes coloniaux, une question demeure : combien de temps l’Espagne continuera-t-elle à regarder le Maroc avec les lunettes d’une Isabel la Católica ?