Métaphores politiques : De la science au buzz – Par Abdesslam Benabdelali

Métaphores politiques : De la science au buzz – Par Abdesslam Benabdelali

Le paradoxe, peut-être, est que le politique empruntait hier à la science pour faire de son discours un discours de « vérité », alors qu'aujourd'hui, il emprunte aux réseaux pour rendre son discours propre à circuler et à se répandre.

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Des sciences au football, puis des stades aux réseaux sociaux, le langage politique n’a cessé de déplacer ses sources d’inspiration. Le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, montre comment la métaphore, autrefois adossée à l’autorité du savoir, s’est progressivement tournée vers la compétition, la performance et désormais la viralité, jusqu’à faire de la visibilité et de la propagation de nouveaux ressorts de l’efficacité politique.

Abdesslam Benabdelali

Jusqu'à une époque récente, les métaphores des hommes politiques se coloraient selon leurs appartenances. S'ils étaient libéraux, ils puisaient leurs métaphores dans les sciences mathématiques et la mécanique, multipliant les termes comme la loi, l'égalité, l'unité, la raison, la force et l'infini. Quant aux conservateurs, ils empruntaient leurs métaphores aux sciences de la vie, parlant de totalité, d'organisme, de lignée, d'origine, de sang et de race. Les tenants des tendances communistes préféraient, eux, les métaphores de la dynamique et de la chimie, évoquant la masse, le moteur de l'histoire, les rapports de force, les appareils idéologiques et le reflet.

Cela ne signifie pas, bien entendu, que des murs séparaient une catégorie d'une autre, ou une langue d'une autre. C'est d'ailleurs ce qui a permis, à un moment donné, au fascisme de puiser ses métaphores dans l'ensemble des sciences.

Ce qui frappe, par-delà la diversité des couleurs politiques, c'est que les métaphores étaient puisées, le plus souvent, dans les sciences. Le politique visait peut-être, par ce biais, à parler non pas dans la langue de celui qui « suppose » ou « croit », mais dans celle de celui qui « sait ». Il empruntait à la science quelque chose de son autorité, conférant ainsi à son discours une apparence de savoir, et à sa parole une teinte de vérité.

Mais la science a-t-elle toujours été la source de cette autorité ? Les sciences ont-elles toujours fourni à la politique son vocabulaire, ou l'inverse s'est-il parfois produit ?

On peut aller dans cette dernière direction si l'on se souvient de ce qu'ont montré les études de Jean-Pierre Vernant sur le lien étroit entre la naissance de la géométrie et la vie politique dans la cité grecque. Nombre de termes de la logique et de la géométrie — cause, jugement, procès, argument, raison, égalité, symétrie, harmonie — portent en eux les traces de la vie politique et des modes de débat et de délibération qui la caractérisaient. Ce n'est donc pas toujours la science qui fournit à la politique ses métaphores ; la politique elle-même a pu être l'une des sources cachées de certains concepts qui trouveront ensuite leur chemin vers les sciences.

Néanmoins, la science a occupé, durant des siècles, une position privilégiée dans la détermination de ce qui est admis comme vérité. L'apparition d'une science donnée attirait souvent à elle les autres savoirs et les remodelait à son image. Il suffit de se rappeler les effets qu'a eus l'apparition de la physique, avec Galilée, sur l'organisation du savoir : l'astronomie devint une physique céleste, et les études sociales elles-mêmes furent appelées, avant que ne s'impose la dénomination de « sociologie », « physique sociale », se divisant, à l'instar de la physique, en dynamique et statique. Puis, lorsque les sciences de la vie prospérèrent, tout devint vie et évolution : la société devint vie, la langue devint vie, l'histoire devint vie.

La science était, à cette époque, plus qu'un simple domaine de savoir : elle était l'une des sources de la légitimité. Aussi, emprunter son langage, pour l'homme politique, revenait, en partie, à emprunter quelque chose de cette légitimité.

Mais la science jouit-elle encore aujourd'hui du même statut dans la société contemporaine ? La question devrait peut-être être formulée autrement : qu'est-ce qui confère aujourd'hui son autorité au discours politique ?

Si l'on admet, avec Michel Foucault, que chaque société possède un certain régime de vérité, une politique du savoir, des types de discours qu'elle accepte et fait fonctionner comme discours vrais, des mécanismes et des instances qui permettent de distinguer le vrai du faux, des manières spécifiques d'atteindre la vérité, et un statut particulier accordé à ceux qui sont chargés de dire ce qui fonctionne comme vérité, alors le changement des métaphores politiques peut nous révéler quelque chose du changement de ce régime lui-même.

Or, le langage de la politique contemporaine ne puise plus ses métaphores dans les seules sciences. Un autre domaine s'est mis à lui faire concurrence, acquérant même une vaste autorité symbolique : le sport, et particulièrement le football.

Les termes de ce jeu ont envahi et conquis le champ politique ; il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler des mots comme le but, la cible, l'équipe, les blessures, le hors-jeu, la défaite, l'attaque et la contre-attaque, le temps additionnel, le remplaçant, le changement de dispositif, la victoire aux tirs au but, le derby, la déroute écrasante, le mercato...

Ces métaphores sportives ne revendiquent évidemment ni la « vérité » ni la « preuve » ; elles font appel à autre chose : la compétition, la performance, le spectacle, le dénouement. Ici, la politique se soumet à une logique différente de celle de la vérité : la logique du jeu, de l'habileté, de l'exploit, de la victoire circonstancielle. Dans ce langage, le politique n'est plus tant celui qui prouve qu'il a raison que celui qui remporte le match et « l'emporte ».

Ainsi les métaphores politiques passent-elles de la métaphore de la vérité à la métaphore de la compétition.

Mais la transformation la plus importante de ces métaphores viendra sans doute, aujourd'hui, avec l'essor des réseaux sociaux. Si le sport a introduit dans le langage politique la logique du match, les réseaux sociaux y ont introduit la logique de la propagation.

Voici que le langage de l'informatique et de la communication numérique envahit le champ politique, devenant l'un de ses principaux pourvoyeurs de métaphores. Ainsi, pour décrire un sujet qui accapare l'attention publique, ou un politique cherchant à occuper le devant de la scène, il y a le « trend » et « faire le trend » ; pour désigner une campagne ou un slogan politique, il y a le « hashtag » ; pour décrire la popularité ou mesurer l'interaction, il y a le « like » et les « followers » ; pour décrire la rapidité de propagation d'un discours ou d'un scandale, il y a le qualificatif « viral » ; pour désigner l'exclusion ou la rupture et l'arrêt du dialogue, il y a le « block » ; pour décrire des mécanismes cachés qui contrôlent ce qui nous apparaît et ce qui disparaît, il y a « l'algorithme » ; pour désigner le repli de groupes dans des univers où ne parvient que ce qui les conforte, il y a la « bulle » ou la « chambre d'écho » ; pour décrire le flux des nouvelles et des informations, il y a le « fil » ; pour désigner une présence politique sans intermédiaire, il y a le « direct » et le « live » ; pour décrire un discours à durée de vie éphémère, il y a la « story ».

Il existe même des métaphores composites qui allient l'ancien langage politique à celui des réseaux, et qui se manifestent dans des expressions telles que : « la bataille des hashtags », « la guerre des plateformes », « le bombardement médiatique et numérique », « l'algorithme te punit ».

Ce qui importe ici n'est pas l'abondance de ces termes, mais ce qu'ils révèlent d'une transformation dans la fonction même de la métaphore. La métaphore scientifique empruntait à la science l'autorité du savoir ; la métaphore sportive emprunte au jeu la logique de la compétition et du dénouement ; quant à la métaphore numérique, elle emprunte au réseau une autre forme d'autorité : celle de la visibilité, de la propagation et de l'interaction.

Et il semble ici que quelque chose d'essentiel ait changé. La question qui se pose désormais au discours politique n'est plus toujours : ce propos revêt-il l'habit de la « vérité » ? Est-il exact ? Ni même : est-il convaincant ? Mais plutôt : peut-il se propager ? Capte-t-il l'attention ? Génère-t-il de l'interaction ? Va-t-il devenir un « trend » ?

C'est ce qui fait que l'usage du mot « buzz » dépasse ici le simple emploi d'un mot à la mode. Il désigne le moment où la circulation elle-même est devenue productrice de valeur. Car ce qui connaît une large diffusion acquiert, par le fait même de cette diffusion, une forme de présence et d'efficacité, même si cette diffusion ne constitue en rien une preuve de sa véracité ou de son importance.

Ici, le critère d'efficacité se déplace de la preuve vers la visibilité, du savoir vers la circulation. Cela ne signifie pas que la vérité ait disparu, ni que la science ait perdu son autorité, mais que la science n'est plus l'unique source à laquelle les discours puisent leur légitimité ou leur force. D'autres sources d'autorité symbolique sont apparues à ses côtés : le terrain de jeu, l'écran, la plateforme, l'algorithme.

On peut ainsi considérer l'histoire de la métaphore politique contemporaine comme une transition à travers trois moments : la science, puis le sport, puis le réseau. Dans le premier, la valeur se puisait dans le savoir et la vérité ; dans le deuxième, dans la compétition, la performance et la victoire ; dans le troisième, dans la visibilité, la propagation et l'interaction.

Cela ne signifie évidemment pas l'abandon des sciences comme réservoir de métaphores. La science demeure fortement présente dans le discours politique, notamment en temps d'épidémies et de changement climatique. Mais son invocation ne remplit plus toujours la même fonction ancienne. Et même lorsque la politique revient à la science, elle peut choisir, parmi les sciences, celles qui lui fournissent des images de position, de relation et de direction plutôt que des prétentions à la vérité. C'est ainsi que le langage de la géographie physique envahit le discours politique : le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest, le Golfe et l'Océan, le sommet et la base...

Comme si la politique ne cherchait plus une langue unique d'où tirer sa légitimité, mais s'était mise à emprunter à tout domaine capable de lui conférer une part de sa puissance : à la science, elle prend l'autorité du savoir ; au sport, la logique de la compétition ; aux réseaux, la capacité de propagation.

Le paradoxe, peut-être, est que le politique empruntait hier à la science pour faire de son discours un discours de « vérité », alors qu'aujourd'hui, il emprunte aux réseaux pour rendre son discours propre à circuler et à se répandre. Le problème n'est plus seulement que le propos soit vrai ou convaincant, mais qu'il trouve son chemin vers l'écran, et de là, vers tout le monde.

Ainsi, le « buzz » n'est peut-être pas un simple aboutissement éphémère dans l'histoire des métaphores politiques, mais le signe d'une transformation plus profonde : le passage de l'autorité de ce qui se dit parce que c'est vrai, à la puissance de ce qui se dit parce que cela se propage.

 

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