Mohammed VI… une philosophie du pouvoir – Par Mohamed Benabdelkader

Mohammed VI… une philosophie du pouvoir – Par Mohamed Benabdelkader

Mohammed VI décline sa philosophie du pouvoir à travers un ensemble cohérent de principes et de valeurs qui structurent son exercice de l'autorité. Ces référents normatifs éclairent la manière dont Sa Majesté conçoit la responsabilité inhérente à la fonction royale

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Pour le 27e anniversaire de son accession au Trône, Mohammed VI ne s’est pas limité à dresser le bilan de son règne : il a exposé une vé philosophie du pouvoir et une méthode de gouvernance articulant initiative, suivi, autocritique et projection vers l’avenir. L’analyste et ancien ministre Mohamed Abdelkader revient sur une conception dans laquelle les acquis ne constituent ni un trophée personnel ni une fin en soi.

Mohamed Benabdelkader

L'expression classique d’« art de gouverner » (ou ars regiminis, art de régner) désigne, dans une tradition intellectuelle qui s'étend de Platon à Machiavel, puis se renouvelle avec la réflexion sur la raison d'État et la gouvernementalité chez Foucault, un savoir pratique fondé sur des techniques et des compétences spécifiques d'exercice du pouvoir. Elle renvoie à l'ensemble des méthodes, des procédés et des aptitudes permettant de gouverner effectivement, manœuvrer avec discernement, anticiper les événements, préserver l'État, orienter les conduites, administrer les populations et saisir le moment opportun (la virtù chez Machiavel). Cet art repose sur une rationalité essentiellement pragmatique, tournée vers l'efficacité de l'action gouvernementale davantage que vers la seule légitimité théorique. Autrement dit : ce n’est pas seulement « ce que je pense du pouvoir », c’est comment on s’y prend effectivement pour gouverner.

L'art de gouverner ne saurait être conçu comme un simple ensemble de techniques ou de recettes destinées à assurer l'exercice du pouvoir. Il ne prend véritablement sens qu'en s'inscrivant dans une vision préalable du pouvoir, de sa finalité, de sa légitimité et des valeurs qui doivent orienter son exercice. Toute pratique gouvernementale repose ainsi, explicitement ou implicitement, sur une philosophie du pouvoir qui en constitue le fondement intellectuel et normatif. C'est cette conception qui détermine les objectifs poursuivis, les priorités retenues et les modalités de l'action politique.

Ce que le souverain entend par le pouvoir

Dans cette perspective, l'art de gouverner constitue le registre de la mise en œuvre. Il rassemble les techniques, les savoir-faire, les stratégies et les capacités d'adaptation qui permettent de traduire une certaine conception du pouvoir en action effective : anticiper les défis, arbitrer les intérêts, mobiliser les institutions, préserver les équilibres et produire des résultats. La philosophie du pouvoir, quant à elle, fournit le cadre de sens, les finalités et les principes directeurs de cette action. Elle définit ce que le souverain entend par l'autorité, les valeurs qui fondent son exercice, les horizons qu'il assigne à son action et la légitimité qu'il entend revendiquer. Elle constitue ainsi la boussole conceptuelle, politique et éthique qui oriente l'art de gouverner.

On dit d’un dirigeant politique, qu’« il a une philosophie du pouvoir » pour résumer sa manière propre de concevoir et de légitimer le pouvoir, la vision personnelle et les principes qu’il  se fait du pouvoir, comment il le justifie, comment il le comprend (autorité, domination, service, verticalité, consensus…), quels buts il lui assigne, quelle attitude morale ou stratégique il adopte face à lui.

Sans philosophie du pouvoir, l’art de gouverner risque de se réduire à un pur pragmatisme technique, dépourvu d’orientation et de cohérence. Inversement, une philosophie du pouvoir privée de maîtrise de l’art de gouverner demeure purement déclarative, incapable de s’incarner dans le réel.

Chez un souverain, l’articulation optimale consiste donc en une vision qui informe la pratique et en une pratique qui, en retour, affine et réalise la vision. La philosophie du pouvoir donne sa direction et sa légitimité à l’exercice de l’autorité, l’art de gouverner lui confère son efficacité et sa capacité d’adaptation.

Au-delà des prérogatives que lui confère la Constitution et du poids considérable de l’héritage historique de la monarchie marocaine, riche de traditions séculaires dans l’exercice de l’autorité, le Roi Mohammed VI se distingue par une philosophie du pouvoir propre. Celle-ci se manifeste à travers une vision personnelle, un ensemble de principes directeurs et une conception singulière de la nature et des modalités de l’exercice du pouvoir.

Souci de « la responsabilité qui M’incombe de te servir »

Le discours royal à l’occasion du 27ᵉ anniversaire du Trône a été fortement marqué par cette séquence dans laquelle Mohamed VI souligne que « Jamais la poursuite d’une gloire personnelle, ni l’envie de consécration par le titre de "Leader continental ou international" n’ont été une fin pour Moi. En revanche, Mon unique souci a toujours été de M’acquitter au mieux de la responsabilité qui M’incombe de te servir, en veillant à ce que tous les Marocains puissent vivre dignement, en citoyens libres.». Cette précision Royale, située dans les premières phrases du discours du Trône du 29 juillet 2026, n’est pas un simple élément de rhétorique personnelle. Elle fonctionne comme un cadrage éthique et politique de tout le bilan et de la vision que le discours Royal expose.

Dans la vie politique marocaine, les discours du Trône ont toujours constitué l’occasion par excellence de faire un bilan périodique des acquis réalisés sous la conduite de celui qui siège sur le Trône. Plus qu’un simple inventaire de chiffres ou de projets, ces solennelles allocutions permettent au Souverain de rendre compte de l’état de la Nation, de fixer le cap et d’incarner la continuité de l’État.

Un bilan du règne, une philosophie du pouvoir

À l’occasion du vingt-septième anniversaire de son accession au Trône, Mohammed VI ne se limite pas à présenter le bilan de son règne. Il en profite pour exposer, avec une clarté inhabituelle, sa philosophie du pouvoir.

Le Souverain décline sa philosophie du pouvoir à travers un ensemble cohérent de principes et de valeurs qui structurent son exercice de l'autorité. Ces référents normatifs éclairent la manière dont Sa Majesté conçoit la responsabilité inhérente à la fonction royale, définit les finalités de son action politique et institutionnelle, et envisage la nature du lien qui unit la Monarchie au peuple. Ils constituent le socle intellectuel et axiologique à partir duquel s'organisent les orientations de son action et se construit la légitimité de son exercice du pouvoir.

Ainsi formulée, cette philosophie du pouvoir s’articule autour de questions essentielles : le pouvoir est-il une fin en soi ou un moyen au service d’une mission ? S’exerce-t-il dans une logique d’appropriation personnelle ou de responsabilité collective ? Produit-il de la gloire ou génère-t-il de la confiance ?

Le Roi Mohammed VI distingue explicitement deux conceptions du pouvoir : d’une part, la recherche d’une « gloire personnelle » ou d’une consécration par des titres (« Leader continental ou international »), d’autre part, l’accomplissement d’une mission (« la responsabilité qui M’incombe de te servir »). En affirmant que la première « jamais » n’a été un but, il refuse que le bilan des 27 années soit interprété comme une quête de statut international ou de reconnaissance médiatique. Il ancre, au contraire, sa légitimité dans une éthique de service envers les Marocains, avec un objectif concret : « vivre dignement, en citoyens libres ».

Cette formulation évoque la conception traditionnelle marocaine de la bay‘a et de l’Imamat, le souverain ne se conçoit pas comme un « leader » charismatique au sens moderne du terme, mais comme le dépositaire d’une mission de protection et de bien-être de la Nation.

Sa Majesté le Roi, en présentant le bilan de son règne, prend soin de désamorcer toute lecture de ses acquis dans le sens d’une « diplomatie de prestige », affirmant ainsi que la reconnaissance internationale, si elle existe, n’est qu’un effet collatéral, et non une finalité. Il s’agit ici d’une rhétorique d’humilité active fréquente dans les discours de Mohammed VI, qui consiste en la reconnaissance des acquis sans triomphalisme, le rappel permanent de la responsabilité, ainsi que le rejet de la personnalisation excessive du pouvoir. Ce n’est donc pas un détail stylistique, c’est une précision qui constitue un acte de cadrage, par lequel le Roi refuse que son règne soit lu à travers le prisme de la vanité ou de la compétition de prestige. Il impose une grille de lecture fondée sur la responsabilité, le service et la dignité des citoyens.

Tout le reste du discours (stabilité, croissance, souveraineté, développement territorial, etc.) doit être interprété à la lumière de cette déclaration initiale : les résultats sont la conséquence d’une doctrine du pouvoir orientée vers le bien-être national, et non vers la consécration personnelle ou symbolique.

Trois éléments forment une concaténation cohérente, qui prolonge et approfondit cette première précision (le rejet de la gloire personnelle et du titre de « leader »). Ensemble, ces éléments constituent une véritable philosophie du pouvoir et une relecture du bilan.

     1. Le bilan comme œuvre collective « ce que nous avons réalisé ensemble »

Le Roi rejette explicitement la rhétorique égocentrique du type « j’ai fait », « sous mon impulsion », « grâce à ma vision ». Il emploie un « Nous » partagé (« nous avons réalisé ensemble ») et attribue l’honneur et la fierté non à sa personne, mais à l’examen commun des acquis. Ce choix n’est pas fortuit. Dans un système monarchique où le Roi est l’axe institutionnel, il aurait été aisé de centraliser le récit. Au contraire, il dilue volontairement l’appropriation personnelle. Cela renforce le lien direct Roi–Peuple, l’idée que les succès sont le fruit d’une mobilisation collective (institutions, acteurs économiques, citoyens) et la rupture avec le modèle du leader qui s’attribue tout le mérite.

C’est une manière de dire que les résultats appartiennent à la Nation, et non à mon ego.

     2. Du bilan à l’énergie : confiance, sérénité, motivation

Le Roi refuse d’autre part que le bilan soit un simple moment de satisfaction narcissique (« motif de satisfaction personnelle »). Il le transforme en une ressource psychologique et politique : « Plus qu’un mobile de satisfaction personnelle, ce bilan insuffle plutôt un sentiment gratifiant de confiance et de sérénité qui Nous donne de la force et Nous motive pour aller de l’avant et poursuivre notre entreprise. ». Ainsi, l’on passe de la contemplation du passé à la projection vers l’avenir, et de la fierté rétrospective à une énergie prospective. Le bilan n’est plus un trophée, mais un carburant. Cela s’inscrit dans la logique déjà annoncée : le pouvoir n’est pas une fin en soi (gloire, titre), mais un moyen orienté vers l’action continue.

      3. Le bilan comme produit d’une doctrine de pouvoir

Enfin, le Roi rejette l’interprétation du hasard ou d’une conjoncture favorable. Il affirme que les résultats sont le fruit d’une méthode : «la conséquence d’une vision stratégique claire et d’une doctrine de pouvoir dont les maîtres-mots sont la prise d’initiative, le suivi rigoureux, l’autocritique constructive et la réelle volonté d’aborder l’avenir avec détermination et positivité.». Cette phrase est particulièrement importante. Elle expose explicitement les principes de gouvernance, qui sont la prise d’initiative (anticiper plutôt que réagir), le suivi rigoureux (ne pas se contenter des annonces), l’autocritique constructive (capacité de corriger le cap sans déni), ainsi que la détermination et le positivisme (posture mentale face aux difficultés). Le bilan, ne se présente donc ni comme un miracle, ni comme le simple résultat de la stabilité, mais comme la conséquence d’une méthode de pouvoir. Cela confère de la profondeur et de la légitimité à l’optimisme qui s’exprime ensuite (« étape cruciale », confiance face à la rhétorique du désespoir).

Ces trois points forment un système de gouvernance stratégique, qui perçoit le bilan comme collectif (et non personnel), qui produit confiance et motivation (et non satisfaction narcissique), et qui résulte d’une doctrine de pouvoir claire et méthodique (et non du hasard). Ainsi, le Roi ne se limite pas à dresser un simple inventaire des acquis. Au contraire, il impose une lecture philosophique et politique de son règne qui transcende la pure énumération des résultats. Il présente le pouvoir comme une fonction orientée vers le service, fondée sur une méthode délibérée et exercée de manière collective.

Dans ce cadre, le « Nous » partagé, la conversion du bilan en énergie mobilisatrice et l’explicitation d’une doctrine de pouvoir, ne sont pas des éléments accessoires, ils constituent le véritable noyau de la redéfinition du pouvoir dans le discours Royal.

En rendant explicites ces principes, le souverain ne se contente pas de justifier ce qui a été réalisé, il redéfinit le sens même de son autorité et trace l’horizon à partir duquel doit s’interpréter la continuité de son projet de modernisation soutenue, de stabilisation institutionnelle et de projection internationale.

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