Sebta : de la crise à la crise de la penser – Par Abdelhamid Jmahri

  Sebta : de la crise à la crise de la penser – Par Abdelhamid Jmahri

Face aux fils barbelés, des proches et des amis attendent près d'une clôture le retour de personnes qui s'étaient précédemment rendues à Sebta, le 2 août 2026 (D’après une photo de Abdel Majid Bziouat /AFP).

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Les événements de Sebta ont ouvert au Maroc une crise qui dépasse les faits eux-mêmes pour toucher la manière de les interpréter. Abdelhamid Jmahri propose une lecture globale de l’évènement : fracture sociale, crise politique, facteurs psychologiques, enjeux diplomatiques, instrumentalisation migratoire et stratégies extérieures, croisant plusieurs vérités, sans transformer chacune d’elles en dogme ni utiliser le complot pour exonérer les responsabilités intérieures.

Abdelhamid Jamhri

Les événements de Sebta nous ont fait passer de la crise, telle qu’elle est, à une autre crise : celle de la manière de la penser. L’un des symptômes de cette crise de la réflexion tient au fait que chaque camp du débat , adopte un angle unique pour expliquer ce qui se passe. Il élève ensuite sa propre lecture au rang d’une vérité presque universelle quand ce n’est pas théologique.

La lecture sociale, complétée par une approche psychologique d’une large partie de la jeunesse, détient incontestablement une part de vérité. La thèse du complot en porte une autre, tout comme l’approche diplomatique. À cela s’ajoutent la dimension politique et la crise des mécanismes de médiation, qui constituent elles aussi des éléments essentiels de compréhension.

Nous avons donc besoin d’un assemblage de toutes vérités pour expliquer un événement sans précédent, hormis dans les situations de guerres civiles, de famines ou de catastrophes naturelles. Des fléaux que, par la grâce de Dieu et grâce à la solidité de l’État, le Maroc n’a pas connus.

Ce qui n’est plus acceptable, c’est que chaque explication en vienne à chasser toutes les autres, à les considérer comme une fuite, une lâcheté, une falsification, une manœuvre de contournement ou autre, avec une certitude théologique qui s’accompagne parfois d’une rhétorique dépourvue de toute éthique.

Le piège des explications à sens unique

Nous nous retrouvons ainsi face à des tendances unidimensionnelles qui cherchent à expliquer ce qui s’est produit, et peut-être ce qui se produira demain, sous un angle unique. Cela fournit une explication simple à un problème complexe, en négligeant des éléments essentiels de l’analyse et de la réflexion, ou en les soumettant à une hiérarchie qui réduit leur contribution à la production de ce qui s’est passé.

Le plus dangereux est que cette posture engendre une forme d’euphorie et d’autosatisfaction excessive, souvent accompagnée d’un lexique de dénigrement, d’insultes, d’accusations de trahison et de toutes sortes de procédés d’exclusion, d’agression idéologique et d’incitation à l’assassinat de la raison.

La pensée linéaire qui naît de ces choix fermés ignore ainsi la complexité du problème et exclut les différentes approches susceptibles d’expliquer ce qui s’est produit, alors que chacune d’elles détient une part de vérité.

La bombe sociale était là avant Sebta

L’approche sociale a incontestablement sa part de vérité. Ceux qui ont franchi la frontière appartiennent à une réserve humaine et sociale qui se chiffre en millions, selon des données statistiques officielles publiées par des institutions constitutionnelles.

L’une des ironies de la situation est que ceux qui se concentrent exclusivement sur cette dimension et s’en réclament ne produisent pas eux-mêmes ces statistiques et ne les obtiennent pas par leurs propres moyens : ils s’appuient sur ce que l’État lui-même a fourni au sujet de ces jeunes, qualifiés de NEET, ou de ceux qui échappent à cette catégorie.

Pour ma part, j’ai tendance à considérer que cet élément social a été déterminant dans ce qui s’est produit, sans être pour autant le seul élément d’explication. La bombe sociale existait avant Sebta et continuera d’exister après Sebta. L’existence d’un amoindrissement de l’espace et de l’expression politique et d’un étrécissement psychologique sont également une réalité, sans pour autant négliger les racines du problème qui passent également par l’angle social.

Le paradoxe apparaît lorsque cette approche est utilisée seule et parfois enrichie d’éléments psychologiques, produisant alors une construction socio-psychologique qui prétend expliquer à elle seule ce qui s’est passé par la pauvreté, l’absence d’espace de respiration psychologique et le sentiment d’étouffement social et politique. Elle cesse alors d’être un outil de compréhension pour devenir le prétexte à l’installation de plateformes de bombardement idéologique, politique, ou des deux à la fois.

Cela me rappelle l’histoire de ce jeune homme condamné pour une affaire de drogue et qui avait commis un crime contre ses ascendants. Un ancien hebdomadaire militant avait couvert cette affaire, relatant ce crime atroce qui avait bouleversé une région de l’est du Maroc, avant de conclure par cette phrase : « Si cela démontre quelque chose, c’est bien la nécessité d’engager dans le pays une réforme constitutionnelle radicale » !

Et lorsque les tenants les plus acharnés de cette lecture socio-classiste et politique « concèdent » quelque chose, ils le font au profit d’une thèse relevant de la pure fantaisie, selon laquelle le président du gouvernement espagnol serait visé en raison de ses positions pour la cause palestinienne !

Une dimension diplomatique insuffisamment disséquée

Il existe également une approche diplomatique, qui n’a pas bénéficié d’une analyse suffisante, excepté à travers les déclarations qui s’y rapportent. Celles-ci étaient souvent alimentées par les interrogations de capitales qui ne sont pas concernées — Téhéran et Tunis, par exemple — et par certains centres de désinformation qui cherchaient, dans chaque goutte de la mer bordant Sebta occupée, une cellule d’un complot derrière lequel se cacherait un autre complot sioniste. La contagion a même atteint quelques vedettes de notre pays !

En définitive, l’approche sociale, à travers ce gouffre profond dans lequel sont précipités l’espoir, le travail et l’avenir, contient de puissants éléments d’analyse. Elle est sans aucun doute déterminante parce qu’elle existe indépendamment de Sebta, et qu’elle se manifestera dans d’autres événements semblables. Elle constituera le ferment de futures réactions protestataires si nous ne prenons pas le problème à bras-le-corps.

Il ne s’agit pas de le traiter par des programmes conjoncturels ou par l’effet d’annonce, mais à travers le système éducatif, le système d’investissement et une approche tenant compte de l’effondrement de la crédibilité politique, qui s’est érodée en même temps que la confiance à tous les niveaux de la médiation sociale.

La dégradation du climat des valeurs dans lequel nous évoluons tous n’est pas en reste. Cette dimension possède, elle aussi, des éléments réels d’explication et de justification.

Le lien politique à reconstruire

Dans une problématique de cette nature, la question du « lien politique » entre les citoyens et l’État se pose avec acuité, tout comme celle d’une responsabilité capable de former les acteurs et d’encadrer les organisations.

Ce n’est ni par la force du discours, ni par les sermons ou les exhortations que l’on mobilisera les immenses énergies de la jeunesse, mais en redonnant du sens à la politique et à l’appartenance nationale, et en réhabilitant un engagement fondé sur les convictions, les valeurs et le sens des responsabilités.

Une telle évolution suppose une véritable révolution des valeurs, bien au-delà des exhortations moralisatrices occasionnelles. Elle exige aussi de repenser les formes de l’appartenance politique, les modalités du scrutin et, plus largement, le sens même de la démocratie.

La dimension sécuritaire ne peut être écartée

On peut également retenir l’approche sécuritaire, qui pointe une possible instrumentalisation de la jeunesse, nourrie par le sentiment de blocage, des aspirations sans limites et l’usage de la migration comme moyen de pression. Cette lecture mérite d’être prise en compte, même si les données concrètes permettant de l’étayer font défaut, du moins à l’auteur de ces lignes.

Mais je n’exclus pas l’existence d’un front migratoire ouvert, qui m’amène à reconnaître que le complot extérieur est une réalité, mais une réalité qui a ses limites !

Les autres, ces ennemis retranchés derrière les frontières de la honte, exploitent tous les leviers à leur disposition. Leur objectif est de pousser les jeunes dans cette aventure, non pas seulement pour mettre le Maroc en difficulté en brandissant l’image de la pauvreté, mais surtout pour amener cette   partie de l’Espagne amie du Maroc, à adopter une position hostile au Royaume, dans un contexte qui semble marqué par un affrontement avec les deux autres pôles de la coalition au pouvoir à Madrid.

C’est sur ce terrain qu’entend manœuvrer un adversaire géostratégique convaincu que les Européens, pris individuellement comme collectivement, ont désormais choisi leur partenaire stratégique en Méditerranée occidentale, reléguant le pays voisin à la marge d’une équation dans laquelle ses généraux ne pèsent plus.

Des généraux qui pensent encore selon la logique soviétique

Les généraux pensent selon la logique de la guerre soviétique. Le déplacement forcé des populations est inscrit dans leur patrimoine génétique. Ils jouent avec les rêves des mineurs au Maroc et recourent ouvertement à la violence pour déplacer des Africains à travers leur territoire vers la frontière marocaine afin d’accentuer la pression.

La frontière fermée est le signe d’une guerre ouverte, et sa fermeture constitue elle-même la manière de tenter d’imposer cette guerre, exactement comme le fait la droite espagnole dans son traitement de Sebta et Melilla !

Utilisée comme une arme dans la situation du Maroc, la migration constitue une pression sociale et politique au moment où le Royaume est confronté à la question de Sebta, mais elle vise aussi à placer le Maroc dans une situation embarrassante vis-à-vis de ses frères africains.

C’est précisément la logique de la droite européenne lorsqu’elle voudrait cantonner le Maroc, dans la gestion de la migration africaine, à une mission de surveillance et de gendarme. Le Royaume se retrouverait ainsi pris en étau entre l’Europe et les pays africains. Tous les leviers de cette confrontation sont alors réunis : les frontières, les déplacements de populations, ainsi que les pressions politique, sociale et géopolitique.

La désinformation, arme de pénétration des esprits

Que les forces hostiles au Maroc puissent agir depuis ses frontières orientales, en visant à la fois la question nationale, le régime et les ressources humaines du pays, à l’intérieur comme à l’extérieur, est donc une hypothèse tout à fait plausible. Leur action peut même trouver des relais au cœur de l’opinion marocaine : la désinformation vise précisément à pénétrer les esprits, à brouiller les repères et à altérer la capacité de discernement.

La désinformation médiatique est le moyen d’encadrement le moins coûteux et le plus facile à utiliser à une époque où une pénétration matérielle de grande ampleur est devenue impossible et où il est difficile de franchir physiquement des frontières qui, dans l’espace informationnel, n’existent plus.

Mais tout expliquer par le complot peut conduire à acquitter les responsables de l’échec socio-politique global.

Cela peut aussi conduire à exagérer les capacités des adversaires et, à partir de là, à considérer que le complot n’a pas commencé en juin dernier, mais dès novembre 2024 !

De novembre 2024 à Sebta

Rien n’empêche en effet d’établir un lien entre la décision judiciaire et cet Algérien qui avait contesté la décision de son expulsion.

Les faits remontent à novembre 2024. Les autorités espagnoles avaient alors intercepté un migrant algérien et deux autres personnes qui tentaient de rejoindre à la nage Sebta occupée, avant de les remettre directement aux autorités marocaines. Le migrant algérien avait contesté cette procédure devant la justice espagnole et obtenu gain de cause. La suite est connue !

À partir de là, la logique peut conduire à relire tout ce qui s’est produit depuis novembre 2024. Qu’est-ce qui empêcherait d’établir ce lien, dès lors que le migrant à l’origine de la décision judiciaire est algérien et que la brèche s’est ouverte par la suite ?

L’autre partie ne dispose peut-être pas de ressources humaines suffisamment nombreuses ou qualifiées, mais elle sait mobiliser d’autres moyens. Comme plusieurs affaires judiciaires en Europe l’ont montré, elle est capable d’acheter des juristes, d’influencer la justice… voire de mettre un tribunal tout entier au service d’un jugement déterminé !

Une crise appelée à se reproduire

Nous sommes face à une problématique appelée à se reproduire sur fond de justice sociale, autour de laquelle se croiseront des rapports de force entre classes, États, nations et générations.

Simple rappel : Depuis longtemps, les grandes pensées de l’histoire ont tenté d’en saisir les ressorts. Hegel l’a notamment lue à travers le conflit entre les nations ; Marx à travers la lutte des classes et les contradictions internes aux sociétés ; Freud, quant à lui, a déplacé le conflit au cœur même de la psyché humaine et de ses tensions.

La réflexion historique, sociale et philosophique s’est ensuite enrichie avec d’autres grandes figures de la pensée contemporaine, parmi lesquelles Foucault, Heidegger ou encore Althusser, qui ont proposé d’autres grilles de lecture et approfondi l’analyse des rapports de pouvoir, des structures sociales et des mécanismes de domination.

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