Sebta, Gibraltar ou les contradictions d’un héritage colonial – Par Hatim Betioui

Sebta, Gibraltar ou les contradictions d’un héritage colonial – Par Hatim Betioui

Madrid considère Gibraltar comme un territoire espagnol dont elle peut légitimement réclamer la restitution, tout en maintenant sous sa souveraineté Sebta, Melilla et les îles Jaafarines. Cette différence de traitement révèle une contradiction politique et historique difficilement éludable.

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Les récents événements de Sebta ont dépassé la seule question migratoire pour remettre au premier plan un contentieux historique et territorial ancien. Hatim Betioui revient sur le statut de Sebta et Melilla, les revendications espagnoles sur Gibraltar, les nouvelles règles migratoires et les tensions politiques qui entourent la région.

Hatim Betioui

Une crise migratoire qui ravive une question ancienne

Les événements de Sebta ne peuvent être réduits à une simple vague de migration irrégulière ni à un incident ponctuel sur une frontière. Ils ont remis en lumière l’une des questions territoriales les plus anciennes et les plus sensibles de la rive sud de la Méditerranée.

Le paradoxe est saisissant : des milliers de personnes ont cherché à rejoindre l’Europe en traversant vers une ville située sur un territoire occupé. Beaucoup ont ensuite rebroussé chemin, confrontés à une réalité bien éloignée de l’image d’un eldorado européen.

Au-delà de l’urgence migratoire, l’épisode a replacé Sebta et Melilla dans leur profondeur géo-historique. Les deux villes demeurent les derniers vestiges d’une présence coloniale européenne en Afrique du Nord.

Cette question prend une dimension particulière au regard du dossier de Gibraltar. Le territoire est placé sous souveraineté britannique depuis 1713, mais l’Espagne n’a jamais renoncé à le revendiquer. Madrid vient d’ailleurs d’obtenir une avancée importante avec un nouvel accord sur le Rocher, appliqué depuis la mi-juillet.

Pendant des décennies, la frontière entre Gibraltar et la ville espagnole de La Línea avait constitué un foyer récurrent de tensions entre Londres et Madrid. Cet accord a notamment permis de supprimer les barrières terrestres entre Gibraltar et l’Espagne, ouvrant une nouvelle phase dans les relations entre les deux parties après le Brexit.

Gibraltar, Sebta et la logique du deux poids deux mesures

C’est précisément cette revendication espagnole sur Gibraltar qui met en lumière de double standard.

Madrid considère Gibraltar comme un territoire espagnol dont elle peut légitimement réclamer la restitution, tout en maintenant sous sa souveraineté Sebta, Melilla et les îles Jaafarines. Cette différence de traitement révèle une contradiction politique et historique difficile à éluder.

L’histoire de Sebta et Melilla est ancienne. Sebta fut occupée par le Portugal en 1415. Lorsque les couronnes espagnole et portugaise furent réunies entre 1580 et 1640, la ville passa sous l’autorité de la Couronne espagnole. Après le rétablissement de l’indépendance du Portugal, elle resta sous domination espagnole.

Melilla fut occupée en 1497, cinq ans après la chute de Grenade, alors que la dynastie wattasside régnait sur le Maroc.

La fragmentation territoriale du pays s’accentua au début du XXe siècle. En 1912, le nord du Maroc et certaines zones du sud furent placés sous protectorat espagnol, tandis que la plus grande partie du territoire passa sous protectorat français. Tanger bénéficia d’un statut international particulier.

Lorsque le Maroc retrouva son indépendance en 1956, Sebta, Melilla et plusieurs provinces du sud demeurèrent sous contrôle espagnol. Le Sahara resta sous administration espagnole jusqu’en 1975, année de la Marche verte, à laquelle participèrent 350 000 Marocains.

Des récits concurrents autour de la crise

Les événements récents ont également donné lieu à une bataille de récits.

Certaines analyses ont présenté la crise comme le résultat d’un arrangement maroco-israélo-américain. D’autres, diffusées notamment sur les réseaux sociaux et dans certains médias arabes férus de déstabilisation, ont décrit Sebta et Melilla comme des territoires espagnols sans replacer leur situation dans le cours de l’histoire.

La position de certains observateurs arabes a été jusqu’à exprimer leur sympathie pour Pedro Sánchez en raison de son soutien à la cause palestinienne, tout en évitant d’évoquer l’occupation espagnole de Sebta et Melilla.

Pour la position marocaine, il n’y a aucune contradiction à soutenir les droits des Palestiniens et, dans le même temps, à revendiquer l’intégrité territoriale du Maroc. L’argument est simple : une occupation ne change pas de nature selon l’identité de la puissance qui l’exerce.

Le Maroc et les observateurs objectifs contestent aussi l’idée selon laquelle il aurait pu provoquer délibérément les événements de Sebta pour défendre ses revendications territoriales.

Un tel scénario paraît d’autant moins crédible que la crise est intervenue à proximité de la Fête du Trône, une célébration à forte portée symbolique. Il serait difficile d’imaginer les autorités marocaines provoquer elles-mêmes une crise susceptible de perturber un moment aussi important du calendrier national.

On est ainsi dans un scénario récurrent.  A chaque approche de la Fête du Trône, le Maroc est la cible de campagnes médiatiques visant ses institutions, notamment l’institution monarchique et les appareils sécuritaires. Le dossier Pegasus a ainsi refait surface, tandis que d’autres controverses ont nourri l’image d’un pays accusé d’atteintes à la liberté d’expression et d’emprisonnement de journalistes.

Il y eut également une tentative de monter de toutes pièces une affaire destinée à présenter le Maroc comme un État qui ne respecte pas la liberté d’expression et dont la pratique consisterait à emprisonner des journalistes. Cette tentative s’est toutefois soldée par un échec, réduisant ainsi à néant les espoirs de ceux qui cherchaient à nuire au Royaume.

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Madrid écarte la responsabilité marocaine

Sur le volet migratoire, un élément important est venu conforter la position de Rabat.

Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a écarté la responsabilité du Maroc dans la récente vague d’entrées collectives irrégulières à Sebta.

Rabat affirme pour sa part que le dispositif de contrôle migratoire n’a pas cédé sous l’action des réseaux de passeurs ou sous la pression des candidats au départ, mais qu’il a été fragilisé par une décision judiciaire espagnole.

Le 8 juillet, un juge espagnol a estimé que l’arrivée de migrants irréguliers par voie maritime faisait obstacle à leur reconduite automatique.

Cette décision a été interprétée par les réseaux de trafic comme une garantie permettant de rejoindre Sebta et Melilla par la mer sans risque immédiat de refoulement.

Rabat est dès lors fondé de trouver incohérent qu’une décision judiciaire espagnole modifie les conditions de gestion des points de passage avant que le Maroc et ne faire assumer seul les conséquences.

Un partenariat migratoire à repenser

Cette crise a conduit le Maroc à appeler à la redéfinition des relations avec l’Europe.

Rabat affirme depuis plusieurs années qu’elle n’est ni le gendarme ni le concierge de l’Europe. Elle se présente comme un partenaire souverain, engagé dans la lutte contre les réseaux de trafic et dans la gestion des flux migratoires, mais refuse que cette coopération fonctionne à sens unique. Une coopération à la carte où seuls les intérêts de l’Europe au détriment de ceux du Royaume.

Les événements de Sebta ont montré combien cet équilibre reste fragile. Ils ont fait apparaître les limites d’un système qui repose à la fois sur la coopération sécuritaire, l’inégalité économique, les décisions judiciaires unilatérales, les impératifs politiques des uns et pas des autres et des contentieux territoriaux jamais refermés.

Ils ont surtout replacé Sebta et Melilla au centre d’un débat que beaucoup considéraient comme figé.

Si l’Espagne estime légitime de continuer à revendiquer Gibraltar plus de trois siècles après son passage sous souveraineté britannique, le Maroc considère tout aussi légitime de maintenir sa revendication sur Sebta et Melilla.

C’est là tout le cœur de la contradiction : le passage du temps peut consolider un fait politique, mais il ne suffit pas, à lui seul, à effacer une revendication historique. Pour Rabat, ni l’ancienneté d’une occupation ni l’accumulation des faits accomplis ne sauraient suffire à transformer définitivement le statut d’un territoire contesté.