Si la Canne pouvait parler – Par Abdelfettah Lahjomri

Si la Canne pouvait parler – Par Abdelfettah Lahjomri

Arrivé à la tribune, l’homme à la Canne - à ce stade d’abnégation et d’endurance il faut la décorer d’une majuscule - leva la main devant les visages attentifs et lança : « En avant ! »

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Dans une ville qui se transforme, un homme et sa canne traversent les années au rythme des mêmes promesses de renouveau. À force de durer, l’appui est devenu habitude, puis symbole, presque institution. Sous la fable et l’ironie, Abdelfettah Lahjomri interroge ces pouvoirs qui promettent sans cesse d’avancer tout en revenant au même point, jusqu’à faire oublier qu’un chemin n’a de sens que s’il mène quelque part.

 

Abdelfettah Lahjomri

Un ami rompu aux vicissitudes de l’existence me raconta son passage dans une ville aux vieux remparts et aux nouvelles toutes fraîches. Tout semblait changer. Les commerces se renouvelaient, les bâtiments se transformaient, les enfants grandissaient. Des noms disparaissaient, d’autres s’imposaient. Chaque matin apportait un visage nouveau. Voici son récit :

Sur la grande place un bruit régulier traversait imperturbable cette agitation de la ville : toc… toc… toc… mon compagnon m’expliqua que les habitants connaissaient depuis longtemps cette résonnance. Certains reconnaissaient même l’homme qui approchait au son de sa canne avant de le reconnaître à ses discours.

La foule s’écarta devant un homme dont on ne comptait plus les années, même si lui les comptait selon le calendrier de l’hégire pour se croire moins vieux que l’âge que lui donne généreusement le grégorien. Sa canne, au pommeau lisse, paraissait aussi surannée que lui. Il s’y appuyait pour avancer, la brandissait lorsqu’il s’enflammait et frappait le sol pour donner du poids à ses paroles ou lorsqu’il voulait que ses mots passent par les orteils pour mieux se graver dans les oreilles. À chaque évocation de l’avenir ou du renouveau, le bois de la canne ponctuait la promesse. Lui seul semblait savoir combien de rotations avaient déjà fait la terre autour d’elle-même et, en compagnie de la lune, autour du soleil, depuis l’annonce de ces lendemains heureux.

Un compagnonnage sans commencement

Intrigué, j’ai demandé à un vieillard depuis quand l’homme possédait cette canne. Il l’avait connue enfant, répondit celui-ci, et n’avait jamais connu l’homme sans elle. Quant à savoir lequel était arrivé le premier, les chroniqueurs ne s’accordaient pas.

Les uns soutenaient que l’homme avait eu besoin d’un appui ; les autres, que c’est la canne qui avait cherché auprès de lui un emploi la protégeant du chômage. La querelle avait pendant un bon moment occupé les érudits, puis la question s’était effacée. L’homme et la canne, eux, étaient restés. Les gens s’y sont habitués.

À force de durer, certains compagnonnages brouillent les frontières entre le besoin et l’habitude. Impossible, désormais, de savoir lequel des deux avait le plus besoin de l’autre.

La canne conservait toutefois une vertu rare dans cet entourage : elle ne prétendait être rien d’autre qu’une canne. Quand son maître penchait, elle penchait ; quand il s’arrêtait, elle s’arrêtait. S’il trébuchait, elle le soutenait, sans présenter le faux pas comme un bond en avant.

Elle ne publiait aucun communiqué pour expliquer que l’immobilité constituait une forme avancée de la marche. Elle ne créait pas de commission sur les causes d’une chute pour oublier ensuite la jambe restée au sol. Elle remplissait sa fonction en silence. Le bois dont elle était faite connaissait ses limites ; l’homme semblait ignorer les siennes.

En avant, toujours au même endroit

Arrivé à la tribune, l’homme à la Canne - à ce stade d’abnégation et d’endurance il faut la décorer d’une majuscule - leva la main devant les visages attentifs et lança : « En avant ! » Près de moi, un jeune homme consulta la date sur son téléphone, comme pour vérifier que la terre avait vraiment tourné et les années réellement passé.

L’orateur poursuivit : « Un long chemin nous attend. » Le jeune homme sourit : « Il dit vrai. Le chemin s’allonge beaucoup quand on repasse toujours au même endroit. » Puis il s’en alla, laissant sa phrase suspendue dans l’air : elle ne retombait pas, et personne ne venait la cueillir.

De tout l’auditoire, la canne paraissait la plus lasse. Puis j’imaginai son maître, enfin un rien sensible, lui dire : « Patience, il nous reste encore beaucoup à faire. ».

Je l’imaginai répliquer, rappelant à son maître que le menuisier l’avait destinée à soutenir deux jambes, pas à porter le poids de ses histoires. L’avait conçue pour aider un pas fatigué, faciliter un passage, non devenir l’emblème de ceux qui tournent en rond.

Pour toute réponse, elle reçut de son homme une petite tape et une nouvelle invitation à la patience. Le bois semblait soupirer. Peut-être rêvait-il de cesser d’être une canne pour devenir une chaise, pour connaître enfin le repos refusé à qui doit demeurer debout auprès de son maître.

Quand un appui devient une institution

Au fil des jours, je compris que cet objet occupait dans la ville une place bien supérieure à sa fonction. Les enfants en reconnaissaient la silhouette, les photographes en maîtrisaient le meilleur angle et le protocole lui réservait sa place. Une seule de ses absences suscitait plus de questions que cent apparitions.

Certains y voyaient une fidélité, d’autres le vestige d’une époque, d’autres encore un outil ordinaire. Elle reflétait surtout une histoire plus vaste : au contact prolongé du pouvoir, les objets cessent d’être de simples objets. Les habitudes prennent l’autorité des principes. Une nécessité passagère finit par devenir une règle que personne n’ose discuter. Et au fil du temps une relique convoitée par les antiquaires et les collectionneurs.

Un soir, dans un café donnant sur la place, un vieil habitant remarquant l’attention que je portais à la canne, m’interpela sur mon intérêt. Je lui confiai ce qui me taraudait : était-ce l’homme qui la portait, ou elle qui portait l’homme ?

Le vieillard sourit. Cette question ne révélait, selon lui, que la moitié de l’histoire. L’autre se trouvait parmi les passants : « Celui qui prend trop longtemps l’habitude de s’appuyer peut oublier que les jambes ont une fonction. Et celui qui s’habitue à voir la canne peut oublier qu’il est possible de marcher sans elle. » Puis il s’éloigna, comme soulagé d’une pensée longtemps retenue.

Le temps poursuit sa route

La place se vida. Les lumières s’éteignirent peu à peu, les visages s’estompèrent avant de disparaitre complétement. Au loin, le même bruit revint comme un TOC : toc… toc… toc… Était-ce encore une canne sur le sol, ou une horloge secrète qui décomptait ce qu’il restait de cette histoire ?

Je pensai aux villes transformées, aux générations passées, aux visages effacés, tandis que le chemin recevait toujours la même promesse d’arriver au but. L’essentiel ne résidait plus dans le lien entre un homme et son appui, mais dans cette dépendance si ancienne qu’elle finissait par passer pour de la marche.

L’habitude avait pris les traits du destin. Le chemin s’était allongé au point de faire oublier sa raison d’être : être parcouru, non devenir un lieu où demeurer. Je levai les yeux. Je ne vis plus ni l’homme ni la canne. Seulement le temps qui avançait, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, sans bâton, sans discours et sans demander la permission à personne.

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