Culture
Tablette coranique et tablette électronique - Abdesslam Benabdelali
Nous avons vécu, pendant une période assez longue, sans avoir le sentiment que le savoir était « à notre portée », et sans nous rendre compte que le chemin de la vérité était pavé, que la réflexion était devenue facile, et que la culture était devenue une conversation de salon.
Du souvenir du kouttab et de l’actualité de la tablette de bois, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc en arrive à interroger le rapport contemporain au savoir. Là où l’apprentissage supposait autrefois effort, rareté des livres, lenteur et endurance, la tablette électronique donne aujourd’hui accès en quelques gestes à des bibliothèques entières. Mais ce confort nouveau, jusque dans les colloques devenus plus accueillants, induit une question de fond sur la facilité d’accès au savoir.

Abdesslam Benabdelali
J'ai demandé un jour à un jeune écrivain quel était le secret de sa parfaite maîtrise de la langue arabe, de sa connaissance de sa littérature et de sa mémorisation de ses poèmes. Il m'a répondu, étonné de ma question : « Moi, professeur, j'ai étudié sur "la tablette" اللوح يا أستاذ اللوح», voulant dire par là qu'il avait reçu son enseignement de base au kouttab (école coranique traditionnelle), où il traçait les sourates du Coran et des poèmes sur une tablette de bois à l'aide d'argile et de sumac, et qu'il n'avait connu ni le papier ni l'encre avant de s'installer en ville et d'entrer à l'école moderne pour parfaire sa formation. Ce qui m'a étonné, c'est qu'il associait sa maîtrise de la langue et sa mémorisation des poèmes à cette méthode d'écriture traditionnelle, comme si, en apprenant par des voies modernes, il n'aurait jamais atteint ce niveau, comme si c'étaient les difficultés de l'apprentissage qui expliquaient la qualité de ce qu'il avait acquis.
Je ne peux pas mesurer ma situation à la sienne, car je ne maîtrise pas la langue et ne mémorise pas les poèmes comme lui, et parce que, la ville disposant d'écoles modernes, je n'ai passé que peu de temps au kouttab. Pourtant, cela m'a ramené à une conception qui s'est ancrée en moi, et peut-être dans toute ma génération, sur l'acquisition du savoir, sur la pensée et la culture. Car chez moi aussi, l'étude a toujours été liée à des chemins marqués par la difficulté, à un effort épuisant et à l'endurance. Il est vrai qu'elle ne s'est pas limitée à l'usage de la tablette de bois, mais elle n'était pas pour autant facile ni aisée.
C'est pourquoi l'acquisition du savoir est restée, à mes yeux, liée au fait de surmonter les difficultés, de franchir les obstacles, de dépasser les entraves, d'emprunter des voies ardues et de parcourir des chemins escarpés : les difficultés pour se procurer les livres, qu'un simple clic sur l'ordinateur ne suffisait pas à télécharger ; puis les difficultés pour réunir le prix de ces livres, s'ils étaient seulement disponibles ; les difficultés pour dénicher les trésors du patrimoine et en repérer les lieux ; les difficultés pour obtenir des traductions « fidèles » et pour identifier leurs auteurs. Cela, bien sûr, à condition que des traductions existent, sans parler du temps où nous ne pouvions accéder aux œuvres qu'en nous efforçant tant bien que mal de les déchiffrer dans leur langue d'origine. Sans compter ce que nous endurions en classe face à la rareté des références et à l'absence de manuels scolaires suivant réellement les programmes d'enseignement, lesquels n'étaient eux-mêmes pas des cursus planifiés et rigoureusement définis selon des méthodes pédagogiques étudiées, mais plutôt des expériences dont on testait la validité dans nos classes, et dont on éprouvait l'efficacité dans nos « laboratoires ».
Mais tout cela relève désormais du souvenir, car j'utilise aujourd'hui la tablette électronique pour stocker les livres, ce qui me permet d'emporter avec moi, où que j'aille, les rayons entiers d'une bibliothèque. L'acquisition du savoir est devenue chose aisée, et la culture est devenue une culture confortable. Je le ressens chaque fois que je cherche à puiser dans le savoir et à me tenir au courant des nouveautés, tout comme je le constate à chaque colloque ou conférence auquel j'assiste.
Les salles de conférences et de colloques ont, elles aussi, bien changé : elles ressemblent désormais davantage à des « salons culturels » offrant tout le confort possible. Au lieu des chaises inconfortables, que l'on installait même sur l'estrade devant une table imitant le bureau de classe, où le professeur s'asseyait face à ses élèves dans la posture de celui qui détient le savoir et qui délivre « le discours de la vérité », ces chaises ont été remplacées, dans les salles de conférences d'aujourd'hui, par des canapés confortables dans lesquels l'intervenant « s'enfonce » en toute décontraction, s'adressant à son public sans avoir à « monter » sur une chaise pour parler du haut d'une tribune, en déployant tous ses efforts pour faire passer son message et convaincre son auditoire.
Je reconnais qu'en tant que récepteur, je me sens à l'aise dans cette situation « confortable » qui rend la culture accessible, à la portée de l'esprit et de tous les sens. Et pourtant, il m'arrive, de temps à autre, de ne pas parvenir à me convaincre que cette situation soit la plus propice à l'acquisition du savoir, car cette « mise en scène » me semble, le plus souvent, plus proche du « spectacle » que d'une culture d'examen critique et de questionnement.
Nous avons vécu, pendant une période assez longue, sans avoir le sentiment que le savoir était « à notre portée », et sans nous rendre compte que le chemin de la vérité était pavé, que la réflexion était devenue facile, et que la culture était devenue une conversation de salon. Il n'est donc pas étonnant que je ne parvienne pas à me défaire de ce sentiment de contradiction entre le sérieux du travail intellectuel et la détente sur les canapés, entre la tablette de bois et son argile, et la tablette électronique qui renferme les trésors du savoir sans pour autant nous faciliter, au même degré, les moyens de la mémorisation et de l'assimilation.