Un rêve

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Le sommeil de Hnya est de plus en plus troublé. Elle rêve souvent de sa mère, Lalla Tamou. Dans son songe répétitif, la défunte lui fait un cadeau, toujours le même : un objet enveloppé dans un linge d’un blanc immaculé…

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Des noms et des faits de mon bled (suite et fin)

 

Depuis le départ de son fils pour la France, Hniya tourne en rond. Elle dort peu et pleure beaucoup, en cachette pour ne pas alerter son entourage. Elle l’appelle plusieurs fois au téléphone lorsqu’elle séjourne dans leur maison de Safi ; elle y passe deux jours par semaine avec Rkia. Elle se tient ainsi au courant de tout ce qui le concerne. Elle sait qu’il est en bonne santé, que ses études marchent bien, que sa cohabitation avec sa sœur se fait dans d’excellentes conditions et qu’ils passent tous les week-ends avec Eliane dans la maison des grands-parents de Bella. Elle pose beaucoup de questions et pousse son fils à lui fournir le plus de détails possibles sur la vie à Nancy, sur les gens, sur les mœurs. Elle lui fait de temps à autre la recommandation de rester fidèle aux principes de l’Islam et aux traditions de son pays. Elle a en mémoire l’aventure de Belaïd qu’elle impute à sa consommation d’alcool et à l’oubli des leviers de son éducation. Adil est conscient des craintes qu’éprouve sa mère. Il la rassure en permanence. Il lui répète que le milieu de Bella est assez sobre et très sain. Sa sœur elle-même l’incite à éviter tout ce qui risque de le distraire de ses études. Le programme des années préparatoires est trop chargé et tout laisser-aller peut porter préjudice au rythme de travail qui doit être soutenu.

 

Bella est assez adroite avec son frère. Elle ne veut pas jouer le rôle d’une donneuse de leçons ni celui de censeur de ses faits et gestes. Elle se contente seulement d’avoir elle-même un comportement irréprochable. Elle lui parle souvent du Maroc et de son admiration pour le courage des gens qu’elle y a connus et de la simplicité de leur philosophie de la vie. Elle glisse de temps à autre quelques réflexions sur l’authenticité, l’identité, le respect de soi et des autres, etc. Juste des allusions sans s’appesantir. Adil saisit la démarche et apprécie la délicatesse de cette jeune femme très sensée. Une relation de confiance s’est progressivement établie entre eux, mais sans fausse pudeur ni volonté de mimer un quelconque angélisme de façade. Elle lui a parlé de sa courte expérience amoureuse et de la rupture avec son petit ami qui, semble-t-il, a tendance à être assez vulgaire et intéressé. Elle compte prendre son temps avant de recommencer. Elle l’encourage à être ouvert sur les sujets du cœur et de lui en parler s’il le souhaite. Elle lui conseille cependant d’éviter de fréquenter des filles de sa promotion, car cela mène souvent à des complications. Et ainsi, petit à petit, ils sont devenus amis et complices. Ceci a facilité l’adaptation d’Adil à sa nouvelle vie et à son environnement français.

 

Bella assume sa moitié marocaine. Elle se projette dans ce monde qu’elle a à peine entrevu, mais qu’elle aime déjà. Elle est fière de ce père dont tout le monde regrette la perte et en parle encore avec beaucoup d’émotion. Jean est fidèle à son souvenir d’ami sincère, intéressant et agréable à vivre. Il ne manque jamais de mettre en évidence les traits caractéristiques de la société marocaine, en particulier les us et coutumes des gens du bled. Cela conforte la jeune femme dans sa détermination à connaître davantage le monde de son père. 

 

Pendant son séjour au Maroc, elle a émis le désir de prendre des cours d’arabe. Avant de quitter le pays, son frère s’est chargé d’acheter un ensemble de manuels d’arabe classique qui permettent d’en acquérir les premières connaissances. Dès son retour à Nancy, elle a établi avec Adil un programme d’initiation à la langue arabe. Pour le dialecte marocain, il répond à toutes ses questions concernant l’apprentissage des mots usuels. Sa maîtrise de la pédagogie scolaire lui facilite la tâche. Elle privilégie le rabâchage et la mémorisation du même mot jusqu’à sa rétention. Ils rient souvent de ses maladresses et de sa prononciation. Mais rien ne la décourage. La vie a voulu qu’elle ait du sang marocain, elle fait honneur à cette appartenance en cherchant à tout prix à en connaître l’idiome.

 

Hniya s’est rassérénée au fur et à mesure que son fils lui a expliqué les tenants et aboutissants de ses rapports avec sa sœur et la façon saine dont elle envisage le comportement dans la vie.

Mais elle souffre de l’absence d’Adil et de la solitude qui s’en est suivie. Elle affiche souvent un regard absent comme si un nuage permanent voile ses beaux yeux noirs qui ont gardé tout leur éclat en dépit des stigmates du chagrin qui n’a pas épargné cette femme qui, encore relativement jeune et en bonne santé, a tout pour être heureuse. Les seules éclaircies qui ramènent Hniya à la réalité et à la beauté du temps présent lui sont fournies par ce fils sur lequel elle a reporté toute la masse d’amour que la vie ne lui a pas permis de consumer du vivant de son mari.

 

Son sommeil est de plus en plus troublé. Elle rêve souvent de sa mère, Lalla Tamou. Dans son songe répétitif, la défunte lui fait un cadeau, toujours le même : un objet enveloppé dans un linge d’un blanc immaculé. La récurrence de la scène onirique la rend perplexe. Elle essaie de l’interpréter, mais n’en parle à personne de ses proches. Rêver des morts est assez déroutant dans le milieu de Hniya.

 

Dans son entourage, on est en effet traditionnellement terrorisé par l’apparition des morts dans les rêves, même ceux qu’on a aimés. Souvent, on attribue certains malheurs à des visions mettant en action des personnes qu’on a chéries durant leur vie ici-bas. Ce qui sème la plus grande des peurs, c’est lorsque le défunt demande au vivant de l’accompagner. Dans ce cas, on craint une fin prochaine. A contrario, on attribue des vertus aux rêves où l’on voit jaillir beaucoup d’eau ou de lait, qu’on explique par l’imminence de la bonne fortune. On dit aussi que les larmes sont de bon augure. Le plus souvent, lorsque l’on voit dans son sommeil un mort ou qu’on suspecte une vision d’être annonciatrice d’un malheur, on ne raconte rien aux autres. Il est conseillé, dans le guide non écrit du superstitieux parfait, de se confier à une pierre ou de tout raconter à voix basse dans les toilettes, lorsqu’elles existent. D’aucuns préconisent, quand un mort persiste à fréquenter vos nuits, de faire offrande de cendre, de bon matin, avant le petit-déjeuner. Pauvres morts !

Dans sa quête d’explication, Hniya a consulté un fqih à Safi, loinde son douar. Une visite chez un tel personnage suscite des ragots, parce que les femmes cherchent parfois une telle intermédiation pour obtenir des filtres d’amour et d’autres amulettes pas toujours innocentes. Elle a certes reçu des assurances quant à l’inexistence d’une menace pouvant venir replonger sa petite famille dans le deuil, mais elle est restée sur sa faim. Car les explications fournies sont assez floues et du genre qu’on sert à tous ceux qui viennent consulter.

 

Sa quête a repris à la faveur d’un voyage à Marrakech pour voir sa vieille tante maternelle, une ch’rifa descendante comme sa mère de sidi Belabbas, l’un des sept hommes de Dieu, saints-patrons de la ville. Elle se fait conduire par Bouchaïb, son neveu. Durant leur séjour, ils occupent le ryad familial hérité par Lalla Tamou, la mère de Hniya. Ses héritiers l’ont laissé à la disposition de leur vieille tante et, en cas de besoin, pour leurs propres séjours respectifs à Marrakech. Leur père, Si M’hammed a conseillé dans le temps d’en faire un bien de mainmorte qui doit rester propriété commune pour tous ses descendants. Cette idée a été mise en exécution. Depuis la mort de leurs parents, Hniya et ses deux frères ont géré de manière sage et consensuelle ce bien cher au cœur de leurs bien-aimés disparus. Le père de Hniya a étudié le îlm, science théologique, dans cette ville où il a été accueilli les premiers temps par son futur beau-père, chef de la lignée de Sidi Belabbas et enseignant de la chari’â à la medersa traditionnelle de la ville. C’est donc là où il a connu sa femme et acquis le savoir.

 

Accompagnée de son neveu Bouchaïb et de sa vieille tante, Hniya se rend à sidi Belabbas pour le pèlerinage habituel. C’est un vendredi. C’est le jour où la grande cour de l’édifice est animée par les récitateurs professionnels du Coran. Les visiteurs donnent l’obole pour obtenir une déclamation de versets coraniques et des bénédictions dédiées au repos de l’âme de leurs défunts. A l’approche du mausolée, elle demande à ses compagnons de la devancer, prétextant l’achat de bougies avant de pénétrer à l’intérieur du sanctuaire.

 

Avant d’accéder au mausolée, il faut traverser une allée encadrée par de minuscules échoppes occupées par quelques artisans, une chouaffa, voyante, un adoul et un fqih. Avant de faire son pèlerinage, Hniya, toujours troublée par son rêve itératif, hésite un moment devant l’entrée de la boutique du fqih, fermée par un rideau de tissu vert, couleur de l’Islam. Elle se demande s’il faut d’abord faire le rituel ou s’arrêter ici pour essayer d’avoir une interprétation de son rêve obstiné. Elle sait que le vendredi il est difficile de trouver quelqu’un à consulter dans le mausolée, car il y a foule à l’intérieur. La voix du fqih lui demandant d’entrer met un terme à son hésitation. Elle franchit le seuil, soulevant un pan du tissu pour se frayer un passage.

 

Le maître des lieux est un personnage discret, à la tenue vestimentaire sobre et aussi immaculée que le blanc de sa barbe. Il semble émettre une sorte de champ magnétique qui attire les gens de manière irrésistible. Elle prend confiance et s’assoit sur le petit tabouret que le vieux monsieur lui désigne et se laisse prendre la main par lui.

- « Au nom d’Allah, le Clément et le Miséricordieux », commence-t-il. Il continue son monologue à voix inaudible, récitant probablement quelque verset coranique ou égrenant quelques-uns des quatre-vingt-dix-neuf Noms d’Allah.

 

-Que cherches-tu ma fille ?

 

-Un rêve récurrent me rend perplexe et je souhaite en connaître le sens…

 

-Seul Allah, l’Omniscient, le Clairvoyant et le Bien-Informé, sait ce qui est caché aux humains !

 

-Assurément, sidi l’fqih. Mais j’ose espérer que votre science pourrait m’éclairer un peu.

 

-Avec l’aide d’Allah nous essaierons de voir ce qu’Il peut nous laisser entrevoir. Raconte donc ce qui préoccupe ton esprit perturbé.

 

-Voilà : depuis quelque temps, je fais le même rêve. Je vois ma regrettée mère, qu’Allah l’ait en Sa Sainte Miséricorde, bien portante et habillée en blanc, me tendre un objet enveloppé dans du linge couleur de l’innocence.

 

-Bien, bien ! Apparemment tous ces signes ne cachent rien de méchant. Mais es-tu sûre que tu n’as rien oublié ?

 

-Non, sidi l’fiq, c’est tout ce qu’il m’est donné de voir dans ce rêve.

 

-Je n’ai pas l’habitude de raconter n’importe quoi. Je te demande d’attendre un petit moment, le temps de consulter le Livre des rêves et j’espère que Dieu me donnera l’inspiration suffisante pour satisfaire ton attente. Seul Allah est le Donateur et le Pourvoyeur généreux ».

 

En attendant que le vieux fqih finisse sa recherche dans un grimoire jauni par le temps, Hniya est partagée entre l’espoir et l’incrédulité. Elle se demande pourquoi ce personnage s’entoure de tant de précautions, alors qu’en général, tous ceux qu’on consulte débitent tout de suite leur réponse.

Au terme de sa réflexion, le préposé à l’interprétation des songes lui reprend la main et en ausculte la paume, suivant le tracé des lignes de vie, tout en marmonnant à voix basse des phrases inintelligibles. Ensuite, il relâche la main de Hniya et entreprend une série d’invocations.

 

- « Je crois que ton rêve est de bon augure. Il annonce de la joie. Rassure-toi. Va maintenant prier sur le tombeau du saint et essaie de faire un somme à côté du sépulcre de sidi Belabbas, un homme de bien. Qu’Allah écoute nos prières », conclut-il.

 

Hniya lui glisse un billet conséquent dans la main et quitte les lieux. Le fqih remercie de la tête tout en poursuivant son marmonnement.

 

Elle rejoint ses compagnons qui l’attendent dans la cour du mausolée. Elle demande au groupe des récitateurs de faire une prière pour le repos de l’âme de son mari, de ses parents et de ses beaux-parents. A l’issue des invocations, elle entre dans le mausolée, dépose les bougies et met une somme d’argent dans le coffre placé au pied du tombeau. Elle effectue une courte prière de deux rak’ât, prosternations, et choisit un coin discret pour faire le somme recommandé. Sa tante l’imite, tandis que Bouchaïb, quelque peu incrédule, décide de les attendre dehors.

 

Plongé dans un sommeil profond, Hniya sent une petite main lui caresser le visage. Elle ouvre les yeux sur le sourire enchanteur d’une petite fille d’environ trois ans assise à ses côtés et jouant avec un pan de son châle en soie. Elle lui demande son prénom. « Rahma », annonce la petite voix sucrée ; un petit nom de bon augure. « Où est ta mère ? ». La petite lui montre du doigt une vieille femme absorbée par des prières silencieuses. Hniya continue à regarder l’enfant jouer. Elle provoque en elle une profonde émotion et ranime le souvenir du passé. Une forte charge d’espoir envahit son cœur conquis par cette innocence pleine de vie et annonciatrice de l’avenir. Elle se dit que si Belaïd était resté en vie, elle aurait eu une fille qui aurait comblé sa solitude. Sans se rendre compte, elle commence à caresser la petite tête. Une larme coule de ses yeux. C’est le moment où la vieille « mère » de Rahma s’approche à pas feutrés et s’assoit à côté d’elles. Elle observe avec attendrissement cette belle quinquagénaire en larmes et couvant amoureusement de son regard la petite fille. « J’espère que Rahma ne dérange pas ton recueillement ». « Non, au contraire elle dissipe ma tristesse et égaye ma journée », lui répond Hniya.

 

A travers les confidences échangées à voix basse par les deux femmes, cette dernière apprend que la vieille dame s’appelle M’barka. Elle lui dit qu’elle a trouvé la petite, alors nourrisson de quelques jours, devant le pas de sa porte. Personne n’est venu la réclamer depuis. Ne voulant pas la confier à un orphelinat, elle l’a gardée auprès d’elle en attendant de voir venir, bien que son âge ait rendu ardue son entreprise. Elle se fait des soucis pour la petite. Car elle est de plus en plus fatiguée et n’a plus elle-même de famille. Plus la femme parle, et plus Hniya sent un espoir irrépressible l’envelopper tout entière. C’est un sentiment intense qu’elle n’a pas éprouvé depuis fort longtemps. « Peut-être, se dit-elle, que c’est mon rêve qui se réalise. C’est le meilleur cadeau que je puisse recevoir… ».

 

Sa tante se joint au groupe et fait la connaissance de la vieille femme. On parle encore longuement de la vie et de ce que cache le destin aux uns et aux autres. On est peu de chose face à la volonté d’Allah, concluent-elles. M’barka est conquise par la gentillesse de ses interlocutrices. Elle insiste pour les avoir à déjeuner chez elle. Hniya accepte, impatiente de connaître l’issue de cette rencontre fortuite et apparemment providentielle. De fil en aiguille, sa tante et elle apprennent que leur nouvelle amie n’habite pas très loin du ryad familial. On déjeune ensemble. Des visites sont échangées. La confiance s’installe entre ces femmes livrées chacune d’entre elles à la solitude.

 

Au moment de quitter Marrakech, Hniya propose à M’barka de l’accompagner chez elle, à la campagne. L’invitation est acceptée. Elles passent ensemble d’agréables moments remplis par la présence enchanteresse de la petite Rahma. Cette dernière ne quitte plus d’une semelle l’affectueuse Hniya. Elle dort dans ses bras. La vieille M’barka reste perplexe devant cette situation. Elle est partagée entre le soulagement de trouver une mère aimante à la petite et le déchirement de perdre cette fée qui remplit le vide de son existence. Mais, en même temps, elle sait qu’elle ne tardera pas à quitter ce monde et de livrer l’enfant à l’inconnu. Elle accepte de rester encore plus longtemps chez cette femme tendre et généreuse. Du reste, personne ne l’attend à Marrakech. Elle se laisse dorloter et fait souvent le déplacement à Safi avec son hôtesse. Elle apprécie les soins dont Rahma et elle-même sont entourées.

 

Constatant avec bonheur que la vieille femme s’habitue à la vie de famille qu’elle lui offre, Hniya lui propose d’élire domicile chez elle. L’intéressée demande à y réfléchir. Elle prend un temps au bout duquel elle décide de régler les détails de son installation chez Hniya. Elle propose de retourner dans sa ville pour vendre son logement et mettre l’argent à la banque pour couvrir ses dépenses de maladie et laisser le reste à Rahma. Son hôtesse refuse qu’elle se prenne en charge, mais la laisse libre de léguer ce qu’elle veut à la petite. Elle charge Bouchaïb de l’accompagner et de veiller au bon déroulement de ses démarches. 

 

M’barka meurt quelque mois après, sans souffrir de maladie et en rendant l’âme dans les bras de Hniya qu’elle appelle désormais sa fille. Celle-ci lui a donné la même sépulture qu’aux membres de sa famille. Elle repose auprès de ceux-là dans le cimetière des B’hara.

 

Rahma est adoptée en bonne et due forme par sa nouvelle mère qui est aux anges. Elle est heureuse et sa joie remplit la maisonnée. Dès qu’elle a fait la connaissance de la petite, Hniya a raconté à son fils l’histoire de son rêve et son espoir d’avoir la fille qu’elle n’a pas eue, et de donner à Adil et à Bella une jeune sœur. Cette perspective a enchanté ces derniers qui ont partagé son enthousiasme et sa liesse. Ils ont suivi toutes ces étapes au jour le jour. Ils sont impatients de voir cette petite merveille qu’ils veulent couvrir de cadeaux.

 

La première année préparatoire est sur le point de s’achever. Adil obtient de bons résultats et fait preuve de sérieux et d’assiduité. Il s’attire l’intérêt de ses professeurs et se fait de nombreux amis. Bella et lui se sont mis d’accord pour ne pas ébruiter leur parenté avant la fin des deux années préparatoires. Ils ne veulent pas que leur relation de famille interfère dans leurs itinéraires respectifs. Ils se contentent d’être sœur et frère pour eux-mêmes.

 

Bella s’adapte avec brio à sa fonction d’enseignante. Malgré son jeune âge, elle se fait une place parmi ses collègues et obtient le respect de ses élèves. Sa formation et son sérieux lui fournissent les atouts nécessaires. Elle trouve toujours auprès de ses anciens professeurs un appui inconditionnel. Elle progresse, par ailleurs, de manière remarquable dans l’apprentissage de l’arabe. Elle est plus que déterminée à maîtriser la langue de Belaïd. Adil l’y encourage et lui enseigne tout ce qu’il connaît. Elle s’informe des possibilités d’aller plus loin. Elle s’est documentée sur les enseignements dispensés à la Faculté des lettres. Elle doit passer un test pour s’inscrire en première année de licence de langues orientales, option langue arabe. Pour ce faire, elle doit trouver quelqu’un qui l’aide à préparer ledit test. Une annonce est publiée dans le PAG, le fameux journal hebdomadaire jaune de petites annonces paraissant à l’époque à Nancy.

 

A la suite de cela, elle a reçu une offre de service de la part d’un thésard marocain de la faculté des lettres. Il travaille sur l’influence de l’arabe sur l’évolution des langues latines. Ils mettent en place un programme pour la prochaine rentrée. Il lui dresse une liste d’ouvrages qu’elle devrait se faire envoyer du Maroc. Elle promet de les avoir en temps voulu. Voyant qu’il est intrigué par la présence d’Adil chez elle, elle lui apprend que c’est son frère. Elle voit un signe de surprise et de soulagement s’afficher sur le visage de son futur professeur. Cela l’interpelle à son tour. Elle ignore cependant les questions de ce dernier sur leur famille et leur lieu de résidence au Maroc. Lui-même est très disert, fournissant généreusement et spontanément un ensemble de renseignements. Il s’appelle Mehdi Bennouna. Sa famille vient de Fès, mais habite à Marrakech depuis des générations. Il est chargé de travaux dirigés à la Faculté des lettres de Nancy et donne parfois des cours privés.

 

Cette rencontre laisse Bella songeuse. Elle prend la décision de ne pas laisser cet enthousiasme empiéter sur son objectif, à savoir préparer le test de langue arabe. Certes, elle sent qu’elle ne va pas rester indifférente au volontarisme de ce jeune homme sympathique aux yeux bleus. Elle se dit qu’elle marchera peut-être sur les pas de sa défunte mère, mais de manière plus posée et plus orthodoxe. Sur le moment, elle balaie d’un revers de main ces rêves de jeune adolescente. 

 

Mais cette pensée s’entête et fait galoper son imagination. Après tout, qui sait ce que le destin lui réserve, elle qui cherche à s’approprier le monde de son père et qui vibre au souvenir de l’idylle contrariée de ses parents. Elle se dit que si sa relation avec ce citadin de Marrakech évolue vers une connaissance plus intime, elle posera ses conditions. Elle s’opposera résolument à toute manifestation de machisme de sa part et à toute tentation d’irrévérence à l’égard de la ruralité de sa branche familiale marocaine. Ce faisant, elle regrette au fond d’elle-même de chercher, dès le départ et sans motif réel, à se prémunir contre des écarts latents qu’elle colle arbitrairement à Mehdi. Mais c’est plus fort qu’elle. Ces idées négatives lui ont été inculquées par son entourage. Dans les discussions avec sa grand-mère, elle a souvent entendu parler de la misogynie des mâles arabes.  De son côté, son frère évoque parfois l’arrogance des citadins à l’encontre des ruraux. 

 

Elle s’accroche à l’idée que leur couple, s’il se constitue, devra se donner les atouts nécessaires pour triompher des nombreuses difficultés qui ne manqueront pas de se dresser devant eux. Elle pense qu’une union est possible, puisqu’elle veut en partie se fondre dans l’univers paternel, et que, lui, est déjà immergé dans le milieu français et lorrain. S’ils voient le jour, leur amour, leur amitié et leur complicité les aideront sûrement à faire de leur altérité une force.

 Cette rêverie continuera à courtiser de temps à autre son esprit. Elle repose juste sur un vague sentiment d’attirance qu’elle présume réciproque. Elle espère que Mehdi viendra la chercher dans le douar de son père durant les vacances d’été. Qui sait, il percera peut-être son secret. 

Tout cela lui semble suffisant pour le moment pour créer dans son jardin secret un espace d’espérance qui remplit le vide laissé par sa rupture avec son premier amour.

 

Sentant la préoccupation de son frère face à la nouvelle situation, elle lui demande de lui faire confiance et lui fait comprendre qu’il est son frère et non son tuteur. Adil comprend et le lui dit, montrant qu’il commence à assimiler la mentalité des jeunes femmes modernes. Il lui rappelle le combat mené en son temps par sa propre mère pour se débarrasser de la tutelle de ses frères et conquérir le statut de femme indépendante. Elle a été soutenue par feu Si M’hammed, son père.

 

Adil n’échappe pas non plus aux spéculations sur l’avenir. Sa vie à Nancy lui a ôté petit à petit les préventions courantes contre le modèle culturel occidental. L’exemple de sa sœur crée chez lui une grande espérance de l’entente possible entre gens venant d’horizons différents. Il aime son milieu familial et a beaucoup d’admiration pour sa mère. Mais il se pose des questions sur la relation entre son père et Adèle. Il sait aujourd’hui, avec l’âge, qu’elle a été très forte. Il caresse parfois l’idée de rééditer cette expérience qu’il considère comme fructueuse, parce qu’elle lui a donné une sœur aussi remarquable. Peut-être que son destin croisera celui d’une jeune Lorraine qui viendra l’aider à donner une nouvelle vie à cette idylle contrariée qui le fait tellement rêver. Cette pensée douce et nostalgique visitera souvent son esprit.    

 

 

Aziz Hasbi,

Rabat, le 7 novembre 2020

 

Les épisodes précédents de Des noms et des faits de mon bled :

 

Des noms et des faits de mon bled

Les retrouvailles

Une amitié singulière

Une rencontre fatale

Le drame

La cruauté du destin

Le courage d’une femme

Une double absence

La famille recomposée

Promesses

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