La politique : art de la parole ou art du silence ? – Par Abdesslam Benabdelali

La politique : art de la parole ou art du silence ? – Par Abdesslam Benabdelali

Qui a dit que les paroles s’envolent, les écrits restent ? En politique tout demeure et mieux ou pire, il est sujet à interprétations

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En politique, la parole engage autant que le silence. Un propos maladroit, une déclaration ambiguë ou une réponse éludée peuvent avoir des conséquences qui échappent à leur auteur. Pour le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume, la maîtrise du langage ne consiste ni à multiplier les discours ni à se réfugier dans le mutisme, mais à savoir quand parler, quand se taire et, surtout, à assumer la portée de ses mots. Une réflexion sur les rapports entre langage, pouvoir et responsabilité politique.

Abdesslam Benabdelali

La politique : art de la parole ou art du silence ? Beaucoup de ceux qui répondront à cette question le feront à la manière d'al-Ghazali, en répétant que « dans le silence se trouvent le salut et le savoir ». Je suis presque tenté de me ranger à leur avis, tant j'ai vu ces derniers temps d'hommes politiques s'employer à justifier leurs lapsus ou à réparer ce que l'interprétation de leurs propos leur a valu de regrets. À vrai dire, voir le politique « presser » ses mots pour en atténuer la dureté, ou pour leur faire porter des sens plus lointains, donne envie qu'il se soit réfugié dans un silence absolu plutôt que de jouer avec le langage pour lui faire dire ce que lui veut. Cela le place dans les situations les plus embarrassantes, entame son prestige et rappelle que « le danger de la langue est immense ». Et l'on se demande : comment celui qui est incapable de « gouverner sa langue » pourrait-il gouverner les affaires des gens et administrer celles du pays ? La politique, avant toute chose, c'est le « gouvernement de la langue سياسة اللسان » ; sans quoi elle ne soit qu'une bride, une abstention de dire.

Pourtant, ce qui retient l'attention dans de telles situations n'est pas le lapsus en lui-même, mais les tentatives qui le suivent pour reprendre le contrôle d'une parole qui a échappé à son auteur. Le politique semble s'imaginer que les mots lui appartiennent encore après qu'il les ait lâchés, qu'il peut les reprendre, en changer le sens ou les orienter où bon lui semble. Il oublie que la parole, dès qu'elle entre dans l'espace public, cesse d'être l'affaire privée de celui qui la prononce : elle entre dans un réseau d'interprétations, d'attentes et de positions qu'il ne maîtrise pas. Le problème n'est donc peut-être pas que le politique ait dit ce qu'il n'aurait pas dû dire, mais qu'il se comporte comme si ses propos ne l'engageaient que dans le sens qu'il leur choisit. Peut-être le politique n'est-il pas jugé seulement sur ce qu'il dit, mais aussi sur sa capacité à assumer ce qu'il a dit.

Pour autant, on ne saurait demander au politique de se taire ; le choix ne se pose sans doute même pas entre deux termes exclusifs, l'un ou l'autre. Le silence nu, dépouillé de toute parole, est proche du néant : il est abolition et exclusion de soi, et celui qui se réfugie dans un silence absolu se condamne à s'éloigner de toute communication, et non de la seule politique. Le silence n'a de sens que lorsqu'il s'attache à la parole, comme la parole ne se comprend que sur le fond de ce qu'elle tait. Tout ce qui est dit n'exprime pas ce qu'on voulait dire, et tout ce qui est tu n'est pas vide de signification. La parole peut déborder de mots tandis que le sens demeure absent, comme l'abstention de parler peut révéler ce que les mots sont incapables d'exprimer.

Reste que le silence politique n'est pas une vertu en soi. Il peut être sagesse et circonspection, mais aussi dérobade ou refus d'assumer ses responsabilités. Le politique peut se taire parce que parler, à tel moment précis, ne ferait qu'embrouiller la situation ; mais il peut aussi se taire pour laisser la question en suspens, ou pour éviter de dire ce qu'on exige de lui. Toute abstention de répondre n'est pas signe d'habileté, pas plus que toute parole n'est signe d'étourderie. Il est des situations où le silence est une forme de complicité, et où la parole, aussi coûteuse soit-elle, devient un devoir auquel on ne saurait se soustraire. L'habileté du politique ne se mesure donc pas à sa capacité de parler ou de se taire, mais à son aptitude à discerner ce qui appelle l'un et ce qui commande l'autre.

Par ailleurs, la parole du politique n'est pas celle des autres. Elle émane d'une personne qui s'exprime depuis une position de pouvoir, et son effet peut donc dépasser les limites de l'intention qu'elle voulait traduire. Elle peut être entendue comme une promesse ou une menace ; une déclaration en passant peut être lue comme l'indice d'une décision imminente ; une expression malencontreuse peut passer pour la révélation d'une position que son auteur ne voulait pas dévoiler. Le « gouvernement de la langue » n'est plus alors une simple habileté dans le choix des mots ou l'évitement des formules embarrassantes : il devient une part de la responsabilité politique. Ce qu'on attend du politique, ce n'est pas qu'il sache dégager sa parole de ses conséquences, mais qu'il comprenne que dire peut déjà être agir, avec les suites que cela entraîne, et que ce qu'il dit n'est pas toujours séparable de ce qu'il fait.

Le sens politique est ce qui apprend à reconnaître le moment où l'absence de parole ajoute du sens, et comment s'abstenir de répondre et de commenter peut être plus éloquent que toute réponse et plus clair que tout commentaire. Le silence cesse alors d'être émotion et réaction pour devenir acte et intervention : non plus une simple absence, mais une abstention délibérée. Cette abstention engendre un surcroît de signification, qui donne au silence une force d'expression et une éloquence parfois supérieures à celles de la parole elle-même. Mais cette force ne naît pas du silence seul : elle vient du contexte qui l'entoure, de la parole attendue qui n'est pas venue, de la question restée sans réponse.

Peut-être la politique, sous cet angle, n'est-elle ni l'art de la parole ni l'art du silence, mais plutôt l'art de gérer la relation entre les deux. Maîtriser la parole suppose d'en connaître les limites, comme maîtriser le silence suppose de savoir quand il devient impuissance ou dérobade. Et les « bienséances de la parole » signifient, entre autres choses, « garder sa langueحفظ اللسان  » : non pas s'interdire de dire, mais la préserver de compromettre son maître dans des propos dont il ne maîtrise pas les suites, ou de faire de la parole un instrument de manœuvre et d'esquive.

Ainsi le silence devient une partie de la parole et non son contraire, et la parole elle-même a besoin d'un silence qui la borne et lui donne son sens. Peut-être la politique est-elle, en fin de compte, l'art de savoir quand parler, quoi dire, et quand l'abstention de dire vaut mieux que le dire. Elle est, en ce sens, l'art du silence qui parle et de la langue gardée.