Vêtement et politique – Par Abdesslam Benabdelali

Vêtement et politique – Par Abdesslam Benabdelali

Quand le mouvement national s'éleva contre la colonisation, ses leaders adoptèrent d'abord la djellaba rifaine, une djellaba plutôt courte, par admiration pour la révolte d'Abdelkrim al-Khattabi ; mais ils la transformèrent bientôt en une djellaba bourgeoise de facture moderne, celle que nous connaissons aujourd'hui, popularisée par le roi Mohammed V, et qui en vint à être appelée le vêtement « national

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Bien plus qu’une simple protection du corps, le vêtement est un langage. Il distingue, classe, affirme une appartenance et peut devenir un marqueur politique, culturel ou religieux. En convoquant Hegel, Roland Barthes, Umberto Eco et Abdallah Laroui, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume, explore cette puissance symbolique de l’habit, jusqu’à montrer comment l’histoire vestimentaire du Maroc accompagne ses transformations politiques et ses rapports au monde.

 

Abdesslam Benabdelali

Le récit raconte qu'un couple originaire d'une ville indienne rendit visite à un parent à la campagne, accompagné de son jeune fils. Sur le chemin du retour, l'un des parents demanda à l'enfant s'il avait passé une bonne journée. « Oui, répondit l'enfant, mes cousins ont beaucoup d'amis, et nous avons joué ensemble toute la journée. » On lui demanda alors : « Y avait-il des filles parmi vous, ou n'étiez-vous que des garçons ? » L'enfant répondit : « Je ne sais pas, ils étaient tous nus. »

Pour cet enfant, le corps nu n'a pas d'identité. C'est le vêtement qui charge le corps de significations, qui lui donne du sens : il en désigne le sexe, détermine l'appartenance et dessine l'identité. C'est ce qu'écrivait Hegel : « Le vêtement est ce par quoi le corps devient signifiant. » Le vêtement, à l'instar de la langue, est fait de sens et de significations : il exprime nos positions, indique notre rang social et notre appartenance de classe, et, pour certains, il va jusqu'à définir notre identité (politique, culturelle et religieuse), quand il n'en est pas une composante. On peut affirmer qu'avant même d'échanger des paroles, les individus échangent des informations personnelles et sociales à travers les vêtements qu'ils portent, fussent-ils réduits à de simples dessins, tatouages ou inscriptions couvrant le corps ; car ceux-ci aussi, comme l'a écrit un sociologue, sont des « marqueurs d'identité » qui font que le corps signifie et désigne. Ils sont, eux aussi, « vêtement ».

Le vêtement est langage et signes. Ces signes renvoient à des différences, expriment des opinions, peuvent aussi renvoyer à des états psychologiques ou à des préoccupations pratiques, et même à une place dans la hiérarchie sociale, distinguant ainsi les classes et les générations. Ces signes se définissent, comme ceux de Saussure, par leurs relations différentielles, c'est-à-dire par les écarts et les différences qui les gouvernent : ils ne trouvent donc pas leur justification première dans la nature ou dans la raison.

Le champ social est sans doute le terrain où ce caractère distinctif du vêtement apparaît le plus clairement : le vêtement distingue les générations, les catégories sociales, les métiers. On y perçoit une division du travail vestimentaire, parallèle à la division sociale du travail entre travail intellectuel et travail manuel. Umberto Eco avait déjà observé que certains vêtements « vous obligent à vivre pour l'extérieur », vous éloignant de vous-même, tandis que d'autres vous ramènent à votre vie intérieure. Il y a des vêtements amples qui « laissent au corps sa liberté de mouvement » et à la pensée l'occasion de s'exercer ; et, à l'opposé, des vêtements qui « habillent » celui qui les porte, des vêtements « pratiques » comme ceux des pompiers, des soldats et des sportifs. Eco montre combien les penseurs occidentaux ont lutté pendant des siècles pour se libérer du vêtement étroit : « Alors que les soldats vivaient à l'extérieur, enveloppés dans leurs habits et leurs masques, les clercs chrétiens ont inventé des vêtements qui oubliaient le corps et lui laissaient de l'espace pour se mouvoir et un lieu de liberté. »

Roland Barthes évoque ce qu'il appelle une loi établie par les spécialistes du folklore, selon laquelle « tout système vestimentaire est régional ou universel, jamais national ». Ce que veut dire l'auteur du Système de la mode, c'est sans doute que le vêtement n'indique pas tant une appartenance qu'une affiliation, et qu'il renvoie moins à une identité qu'à une différence. Il est essentiellement un signe de distinction et de démarcation.

Cela signifie que le vêtement ne renvoie à aucune identité, y compris l'identité religieuse. Là aussi, on retrouve le caractère régional que souligne Barthes. En effet, il n'existe pas de vêtement renvoyant à une religion en tant que telle ; il n'y a que des vêtements renvoyant à une obédience religieuse particulière. Il n'y a pas de vêtement chrétien, mais un vêtement orthodoxe, un vêtement catholique et un autre protestant.

Ce caractère relationnel relativise quelque peu toutes les études fonctionnelles du vêtement. Envisager le vêtement sous l'angle de sa fonction, en disant par exemple qu'il est un habit qui protège des intempéries, des morsures d'animaux et des piqûres d'insectes, paraît en effet insuffisant. Comme l'a remarqué un chercheur, si l'on définissait le vêtement comme ce qui protège du froid, les peuples du bassin méditerranéen resteraient nus dix mois par an ; on pourrait même aller jusqu'à dire que les vêtements affaiblissent plutôt notre résistance et nous font perdre la capacité de nous adapter à la chaleur naturelle.

De même, considérer le vêtement comme un moyen de couvrir le corps en signe de pudeur et de dignité, c'est céder davantage à la simplification. Car le vêtement montre en cachant, et il couvre certaines parties pour en mettre d'autres en valeur. Le voilement s'associe souvent à la nudité, la pudeur à la séduction, et la dissimulation vise souvent à faire ressortir indirectement les attraits du corps.

Au-delà des déterminations fonctionnelles, le vêtement peut porter des signes qui se définissent par des rapports de force. Il prend alors une signification politique évidente, au point de devenir l'origine de crises diplomatiques et de tensions entre États. Il suffit, par exemple, qu'une polémique éclate autour du port du voile dans les salles de classe pour que l'affaire prenne une dimension politique pouvant s'élever au rang de crise diplomatique entre pays. Que dire, alors, lorsque la question vestimentaire rencontre celle du football, ces deux repaires incontestés de la politique dans notre monde contemporain (tel fut le cas, par exemple, de l'équipe ukrainienne qui fit figurer sur son maillot la carte de l'Ukraine incluant la Crimée) !

Certains dirigeants politiques ont perçu cet effet politique du vêtement et l'ont mis au service de leurs objectifs. Le plus célèbre d'entre eux est sans doute le chef de la « Révolution culturelle » en Chine, Mao Zedong, qui avait instauré un code vestimentaire uniforme « aux couleurs neutres », traduisant l'aspiration de la révolution à l'unification et à l'abolition des différences de classe. Il semble que ce lien entre idéologie révolutionnaire et vêtement uni-forme n'ait pas attendu le XXᵉ siècle et la « Révolution culturelle ». Les historiens du costume allemand mentionnent Bernhard Christoph Faust, admirateur de la théorie pédagogique de Rousseau, qui visait à « réformer le système social par la réforme du vêtement » et qui s'adressa, en 1792, à l'Assemblée nationale pour réclamer « un habit libre, uniforme et national pour les enfants ».

Ce que l'on appelle aujourd'hui, dans certaines sociétés, la tenue officielle n'est rien d'autre qu'un vêtement uniformisé, soumis à une règle imposée qui ôte au vêtement son caractère distinctif et son pouvoir différenciateur, et le prive de sa fonction, en le rendant uniforme dans sa forme et son apparence – uni-forme – pour en faire un instrument d'harmonisation, d'unification et de nivellement.

Dans ces conditions, nous pouvons relier l'histoire des peuples à celle de leurs vêtements. Arrêtons-nous, à titre d'exemple, sur quelques remarques de l'historien Abdallah Laroui concernant l'évolution du vêtement au Maroc. Laroui observe que le vêtement marocain a évolué en harmonie avec l'orientation politique du pays. Lorsque le Maroc était ouvert aux courants extérieurs, le vêtement prenait un caractère méditerranéen, puis andalou, puis ottoman. Lorsque le pays se refermait sur lui-même, le Maroc préférait porter un habit distinctif. Ainsi, au début du XIXᵉ siècle, le sultan Moulay Slimane imposa le vêtement qu'il croyait être celui du Prophète, convaincu que le fait de suivre la tradition prophétique devait s'étendre à tous les aspects de la vie, y compris l'habillement. Le début du XXᵉ siècle, sous le règne du sultan Abdelaziz et sous l'influence des Turcs, vit toutefois des réformes timides et un changement dans ce domaine. Quand le mouvement national s'éleva contre la colonisation, ses leaders adoptèrent d'abord la djellaba rifaine, une djellaba plutôt courte, par admiration pour la révolte d'Abdelkrim al-Khattabi ; mais ils la transformèrent bientôt en une djellaba bourgeoise de facture moderne, celle que nous connaissons aujourd'hui, popularisée par le roi Mohammed V, et qui en vint à être appelée le vêtement « national ». Cela n'empêcha pas certains dirigeants du mouvement national, notamment ceux qui s'étaient imprégnés de culture occidentale, de ne voir aucun inconvénient à s'asseoir à la table des négociations sur l'indépendance du Maroc en costume « européen ».

Cette dualité continue aujourd'hui de marquer globalement la tenue marocaine : une même personne porte le vêtement « national » dans certaines circonstances précises, pour affirmer son identité culturelle, religieuse ou politique, et un autre vêtement en d'autres occasions. Le vêtement demeure ainsi, chez les Marocains comme chez d'autres, déterminé par des facteurs qui dépassent le métier, le rang et le sexe ; il revêt des significations politiques, et parfois même ontologiques, qui touchent les sujets et fixent les identités. Bien plus, la « laïcité » du vêtement elle-même a commencé à reculer dans de nombreux espaces, pour que le vêtement retrouve un sens qui dépasse le politique et le social, et place l'être humain non seulement dans une hiérarchie sociale, mais aussi dans une gradation cosmologique et dans des (maqāmāts) cosmiques.