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Face aux censeurs d’El Grande Toto, la régulation n’a pas cédé à la censure – Par Hassan Zakariaa
Le refus de la HACA de trancher à la tronçonneuse idéologique révèle enfin une maturité institutionnelle précieuse. À l’heure où les réseaux sociaux amplifient les clameurs et les tribunaux de l’opinion, cette décision rappelle qu’un État de droit se mesure aussi à sa capacité à contenir la tentation de l’arbitraire moral
Plus de 190 plaintes, une polémique nationale, une prestation artistique contestée, et une décision attendue : le Conseil Supérieur de la Communication Audiovisuelle (CSCA) a tranché. Le concert du rappeur marocain El Grande Toto, diffusé sur 2M dans le cadre du festival Mawazine, ne sera pas censuré. Pour Hassan Zakariaa, derrière cette conclusion technique, c’est toute la mécanique de la régulation, de la liberté d’expression et de la diversité culturelle qui s’invite dans le débat. À travers sa décision, le CSCA, fidèle à la doctrine d’une régulation proportionnée, devrait enfin replacer la HACA dans son rôle : ni juge de l’art, ni gardien des mœurs, mais garant des équilibres démocratiques.
Par Hassan Zakariaa
Un torrent de plaintes pour une scène de nuit
Du 2 au 7 juillet 2025, la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) a été saisie de plus de 190 plaintes après la diffusion sur 2M d’un concert du rappeur El Grande Toto. Des téléspectateurs choqués, un vocabulaire jugé vulgaire, des attitudes estimées outrancières… Le tout dénoncé comme prtant atteinte à la morale publique et à l’éducation des jeunes. En fait, un déroulage d’intimidation auquel les ‘’sages’’ de la HACA n’ont pas cédé. Car l’affaire ne s’est pas arrêtée à l’émotion de quelques ‘’gardiens des bonnes mœurs’’ : elle a suivi un cours normal devant l’instance de la régulation audiovisuelle, le CSCA, qui a statué sans céder lors de sa séance plénière du 17 juillet,.
Le verdict est sans équivoque : les plaintes sont classées, et les plaignants informés par une réponse motivée. Mais dans l’argumentaire, l’enjeu dépasse le simple cas d’un concert diffusé après 23h. Il s’agit de dire ce que réguler veut dire dans un pays où la liberté d’expression est à la fois revendiquée et encadrée, et où l’art, qui peut être aussi et par excellence transgression, ne saurait être confondu avec la délinquance.
La HACA, pas censeur mais vigie des libertés
Le Conseil commence par rappeler les fondement de la régulation marocaine : indépendante, fondée sur la liberté d’expression, soumise au droit mais imperméable aux pressions morales. La HACA n’est pas un ministère de la Vertu, encore moins une académie des arts. Elle ne juge ni la qualité des œuvres, ni leur bien-fondé. Son rôle n’est pas de censurer l’artiste ni d’imposer une lecture unique des contenus, mais de garantir que les règles de diffusion sont respectées dans un cadre démocratique.
Dans le modèle marocain, la régulation ne consiste pas à intervenir dans le processus créatif ni à orienter les choix éditoriaux des chaînes. Elle s’appuie sur un principe fondamental : le service public audiovisuel appartient à toutes les sensibilités, y compris les plus jeunes, les plus modernes, les plus bruyantes. D’où l’exigence d’inclusion, d’interaction, de représentation. Ce n’est pas un luxe, c’est un devoir.
La contextualisation, clé des équilibres
Le CSCA reconnait cependant que certains contenu – fiction ou chanson – peuvent heurter, surtout lorsqu’ils touchent à des publics vulnérables. D’où l’importance d’un cadre de diffusion adapté, qui repose sur deux leviers : la signalétique (avertissements, codes d’âge) et l’horaire. Le concert incriminé ayant été diffusé après 23h05, il respecte cette exigence de vigilance. Cela n’exonère pas pour autant les opérateurs de leur responsabilité : la HACA les appelle à renforcer leur discernement éditorial, notamment via les cahiers des charges qui encadrent leurs obligations.
Ce que dit en creux le Conseil, c’est que l’indignation ne suffit pas à faire règle. La liberté d’expression implique aussi une liberté de réception. Il appartient aux diffuseurs de contextualiser, de prévenir, mais non de préjuger. À l’Autorité de rappeler que la proportionnalité reste le socle de la régulation : ni censure aveugle, ni permissivité irresponsable, mais équilibre, nuance, et respect de la diversité culturelle.
Une décision jurisprudence
Au-delà du cas El Grande Toto, la décision du CSCA acte une ligne claire : on ne gouverne pas la création artistique à coups de plaintes. On ne bâillonne pas un genre musical au nom d’un confort moral. On ne régule pas une société qui change en ressuscitant les tribunaux de l’indécence. Le Conseil a pris le parti de l’intelligence institutionnelle : dire non à la censure ne signifie pas dire oui à tout.
Ce refus de trancher à la tronçonneuse idéologique révèle une maturité institutionnelle précieuse. À l’heure où les réseaux sociaux amplifient les clameurs et les tribunaux de l’opinion, cette décision rappelle qu’un État de droit se mesure aussi à sa capacité à contenir la tentation de l’arbitraire moral. Et qu’un régulateur sait, quand il veut, résister aux réflexes de l’instant pour préserver les équilibres de demain.