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Ports de Nador et de Tanger : l’entrée dans le XXIe siècle – Par Abdelhamid Jmahri
L’avènement du Roi Mohammed VI a marqué un changement radical d’orientation, fondé sur le développement du Nord, auquel il a accordé une place particulière. Le pari était de rendre le Maroc à sa profondeur méditerranéenne, en « méditerranéisant le Maroc ».
Dans cette analyse, Abdelhamid Jmahri revient sur le choix stratégique du Maroc de renouer avec sa vocation méditerranéenne, engagé sous Mohammed VI. De Tanger Med à Nador West Med, il passe en revue les ambitions économiques, industrielles et énergétiques de ces deux projets portuaires, leurs retombées territoriales et leur contribution à la souveraineté nationale.

Abdelhamid Jmahri
Le Roi a supervisé la poursuite de la transformation du Maroc méditerranéen autour des ports de Tanger et de Nador. La séance de travail consacrée à ce dernier est la deuxième depuis celle du 28 janvier dernier.
L’objectif affiché est de renforcer les capacités logistiques, industrielles et énergétiques du pays, ainsi que la compétitivité qui en découle et dont le Maroc entend prendre la tête. Du point de vue de l’économie maritime, les projets de Nador et de Tanger s’inscrivent dans la stratégie nationale visant à renforcer cette compétitivité et à consacrer le rôle et la place du Royaume dans le réseau mondial du commerce, grâce à un système portuaire efficace et moderne, associant infrastructures portuaires avancées et plateformes industrielles et énergétiques.
L’accélération des travaux du port de Nador et de son complexe, et lancement de la troisième phase de Tanger Med, indiquent une ambition qui grandit en se fondant sur réalisations accomplies. L’un et l’autre ont en commun, outre leurs missions, le respect de leur calendrier, de leur conception et de leur philosophie, sachant que les États qui ne domptent pas leurs mers entrent rarement dans l’histoire.
Le choix méditerranéen
Avant l’accession du Roi Mohammed VI au Trône, l’agenda maritime du Maroc comportait un projet gouvernemental de construction d’un nouveau port à Tanger, sur la façade atlantique. Il avait été présenté à feu Hassan II dans les derniers jours de sa vie. Le projet était même allé jusqu’à la signature, par le Premier ministre de l’époque, Abderrahmane El Youssoufi, des documents de sa réalisation avec le groupe français Bouygues.
L’avènement du Roi Mohammed VI a marqué un changement radical d’orientation, fondé sur le développement du Nord, auquel il a accordé une place particulière. Le pari était de rendre le Maroc à sa profondeur méditerranéenne, en « méditerranéisant le Maroc ». L’entreprise supposait sans doute une nouvelle lecture de la position du pays dans ses rapports avec son voisin du Nord et des positions que celui-ci adoptait alors à l’égard du Maroc et de ses causes, mais aussi de l’économie nationale et de la place des deux enclaves occupées de Sebta et Melilla. La vision du Roi Mohammed VI comportait également une dimension sociale, à travers la mise à niveau des régions du Nord.
Nous connaissons son rêve constant : que le voyageur passant du nord du Maroc au sud de l’Espagne ne ressente aucune différence…
Tous ces éléments étaient présents à l’esprit du nouveau Roi et ont déterminé le choix méditerranéen pour le port de Tanger, une Méditerranée à laquelle nous avions tourné le dos. Avec cette orientation royale, nous ne sommes pas seulement sortis du choix géographique atlantique : nous avons aussi quitté le cadre temporel du présent pour entrer dans le XXIe siècle.
Nador, un projet différé
La réflexion sur le port de Nador est née à la même époque et reposait sur les mêmes instruments d’analyse. Les Chinois avaient proposé de le réaliser sur le modèle de Tanger Med, mais l’avaient assorti d’exigences très peu incitatifs. Deux facteurs se sont conjugués pour suspendre le projet : d’abord es exigences chinoises qui touchaient à la souveraineté nationale. Elles portaient sur une durée d’exploitation du port comparable à celle des ports de Hong Kong ou de Macao. Ensuite les développements de la crise financière de 2008, dite des subprimes, qui ont affecté la navigation internationale.
Dix objectifs stratégiques
Aujourd’hui, on peut énumérer au moins dix objectifs stratégiques :
1.Une ambition royale renouvelée. Les projets des ports de Tanger et de Nador West Med visent à relier les différentes extrémités du bassin méditerranéen grâce à une infrastructure marocaine intégrée. Ils procèdent d’une vision globale de la relation du Maroc à la Méditerranée, une conception stratégique sans doute différente de celle qui a prévalu dans le pays pendant de nombreux siècles.
2.Deux bases en Méditerranée. Disposer de deux bases permettant un positionnement économique et commercial solide, à l’écart des fluctuations géopolitiques, est au cœur des projets stratégiques par lesquels le Maroc donne toute sa mesure à sa dimension méditerranéenne.
3.Une place privilégiée. Le Maroc est le seul pays de la région euro-méditerranéenne à bénéficier de cet avantage. Sa place sur la carte mondiale des ports dépasse désormais celle des pays qui en détenaient seuls le leadership il y a vingt ans.
4.Un mode de gestion. La conduite de ces projets relève d’une gouvernance s’apparentant au «mode miracle ».
5.Une réconciliation territoriale. Les retombées attendues profiteront à l’est du Rif et au reste du Nord-Est. Elles permettront notamment de s’affranchir du poids des frontières orientales et des zones limitrophes, ainsi que de l’économie qui leur est liée, pour qu’elles cessent d’être un mur des Lamentations permanent. Elles favoriseront aussi les liens avec l’Afrique au sud et l’Europe au nord, tout en valorisant la production locale agricole et industrielle, notamment autour des champs de Tendrara et des environs.
Plus encore, l’appel du Roi à faire bénéficier les provinces environnantes de la rentabilité du port ouvre une perspective de long terme : il trace une voie rapide vers le développement de l’identité méditerranéenne de la région de l’Oriental et renforce sa proximité avec l’Afrique au sud.
Ce contournement des contraintes d’un voisinage difficile trouve peut-être un précédent dans la manière dont le Maroc a su contourner les contraintes espagnoles et l’exploitation par l’Espagne de sa situation particulière.
6.L’emploi et les activités professionnelles. Consolider les pôles professionnels dans l’Oriental et ouvrir des perspectives d’emploi dans une région où le chômage est élevé.
7.Un gaz moins coûteux. S’affranchir de la dépendance au gaz naturel et de son coût, et couvrir les besoins du pays à un prix inférieur.
8.La souveraineté énergétique en réunissant les conditions de cette souveraineté : qu’un pays dépourvu de gaz et de pétrole y parvienne mérite d’être étudié. Le projet partage en outre plusieurs caractéristiques avec les grands chantiers nationaux : il incarne la modernisation, une ouverture équilibrée et sans complexes, une souveraineté effective et maîtrisée, le volontarisme en matière de développement et le rôle intégrateur de l’État. Son importance tient aussi à la sortie du cercle des tensions territoriales.
9.Une flotte maritime. Mettre à niveau les infrastructures maritimes afin de préparer le développement de la flotte, horizon évoqué dans les discours du Roi, notamment celui de la Marche verte, le 6 novembre 2023, où le souverain avait annoncé la constitution prochaine d’une flotte maritime marocaine puissante.
10.La confiance des investisseurs étrangers. Conforter la confiance étrangère dans l’investissement au Maroc grâce à des projets qui, en plus de leur efficacité économique, portent une ambition civilisationnelle. En surmontant les obstacles délibérés ou non qui se dressent devant lui, ils ouvrent une voie royale à la réunion des conditions nécessaires aux investissements décisifs…