Santé
L’épicier du coin et le médecin du quartier - Par Dr Anwar Cherkaoui
Comme l’épicier du coin, le médecin généraliste connaît ses patients, leurs histoires, leurs fragilités, leurs silences. Il est souvent le premier recours, parfois le dernier rempart.
À travers la métaphore de l’épicier du coin, Dr Anwar Cherkaoui met en lumière le rôle essentiel mais souvent sous-estimé du médecin généraliste libéral de proximité. Entre confiance, accessibilité et ancrage social, cette tribune plaide pour une revalorisation de la médecine de quartier et pour l’intégration pleine et entière de la prévention dans le parcours de soins. Un appel à repenser l’équilibre du système de santé autour de la proximité, de la dignité sociale et de l’investissement préventif.

Dr Anwar Cherkaoui
Expert en communication médicale et en journalisme de santé
À l’ère des grandes surfaces et des plateformes tentaculaires, on annonçait la disparition inéluctable de l’épicier du coin.
Il est toujours là. Discret, résilient et indispensable.
On entre, on se sert, on remplit son panier… parfois même sa bouteille de butane.
On paie à la fin du mois, sans formulaire ni algorithme. Un petit carnet suffit.
Ce n’est pas seulement du commerce : c’est un pacte social silencieux, fondé sur la confiance, la proximité et la connaissance des réalités humaines.
Cette scène familière dit beaucoup de notre rapport aux services essentiels. Elle éclaire, par analogie, une autre figure de proximité trop souvent négligée : le médecin généraliste liberal du quartier.
Permettre de se soigner est aussi noble que permettre de se nourrir.
Prenons cette institutrice enceinte. Elle choisit de suivre sa grossesse chez le gynécologue libéral et le médecin généraliste les plus proches de chez elle. Non par caprice, mais par lucidité. Ce choix lui fait gagner du temps, de l’énergie, de la sérénité — autant de ressources qu’elle réinvestit dans son métier, au service de la collectivité.
Certes, le centre de santé public est là, gratuit, accessible. Elle le sait. Mais elle préfère laisser cette place à plus démuni qu’elle. Par dignité, par conscience sociale aussi. Elle enseigne à des enfants issus de familles modestes ; elle ne souhaite pas se retrouver, dans un espace de soins saturé, à rivaliser avec leurs mères pour une consultation. Elle protège son rang social sans mépris, avec retenue.
Ce comportement n’est ni égoïste ni élitiste. Il est équilibré. Il participe, à sa manière, à la régulation du système de santé. C’est précisément pour cela que le médecin généraliste libéral de proximité doit être renforcé, reconnu, revalorisé.
Comme l’épicier du coin, il connaît ses patients, leurs histoires, leurs fragilités, leurs silences. Il est souvent le premier recours, parfois le dernier rempart. Mais son rôle ne doit pas se limiter à soigner la maladie. Il doit être pleinement investi comme conseiller en prévention.
Pourquoi ne pas institutionnaliser une consultation dédiée aux personnes en bonne santé, soucieuses de préserver leur capital santé ? Une consultation de prévention, d’anticipation, d’éducation médicale. Et surtout, pourquoi ne pas la rembourser par la sécurité sociale ?
Ce ne serait ni un luxe ni un abus. Ce serait un investissement rationnel.
La prévention coûte toujours moins cher que la réparation. L’économie de santé commence bien avant l’hôpital, bien avant la maladie.
Préserver le niveau socio-économique du médecin généraliste libéral de proximité, c’est préserver l’équilibre du quartier, la fluidité du système de soins, la dignité des classes moyennes et la disponibilité du service public pour les plus fragiles.
C’est, au fond, une manière concrète d’assurer la paix sociale.