Ordre des infirmiers et des sages-femmes : la grande absence du système de santé marocain – Par Dr Anwar Cherkaoui

Ordre des infirmiers et des sages-femmes : la grande absence du système de santé marocain – Par Dr Anwar Cherkaoui

L’ordre n’est pas un gadget administratif. C’est un garde-fou éthique, un superviseur des compétences, un rempart contre les dérives.

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Alors que le Maroc conduit l’une des réformes sanitaires les plus ambitieuses de son histoire, une absence majeure fragilise encore l’édifice : le pays ne dispose toujours pas d’un ordre des infirmiers et des sages-femmes. Une anomalie au regard des grandes nations de santé, où cette institution constitue un pilier éthique, professionnel et organisationnel indispensable à la qualité des soins.

Dr Anwar CHERKAOUI

 Expert en communication médicale et journalisme de santé

Dans les systèmes de santé qui fonctionnent, il existe une constante silencieuse.  Ni spectaculaire, ni médiatique, mais décisive.

C’est l’existence d’un ordre professionnel des infirmiers et des sages-femmes, une institution qui protège le citoyen, structure la profession et stabilise le système.  Partout où l’on trouve des soins de qualité, on trouve un ordre qui pèse.

Le Maroc, engagé dans une réforme sanitaire sans précédent, reste pourtant dépourvu de cet outil essentiel.

 Une régulation incontournable dans les grandes nations de santé

L’ordre n’est pas un gadget administratif. C’est un garde-fou éthique, un superviseur des compétences, un rempart contre les dérives. Il encadre la profession, impose la déontologie, vérifie les qualifications, sanctionne les pratiques dangereuses.

Sans ordre, l’exercice infirmier devient un terrain fragile, parfois imprévisible, où la protection du patient repose sur la bonne volonté de chacun. Dans les pays qui ont compris l’importance de cette structure, l’ordre est incontournable.  La France l’a institutionnalisé depuis 2006 avec un rôle disciplinaire affirmé.

Le Royaume-Uni dispose d’un organe puissant, le Nursing and Midwifery Council, considéré comme un modèle mondial.

Le Canada, pionnier en matière de gouvernance professionnelle, confie à ses ordres provinciaux des pouvoirs quasi régaliens.

Les États-Unis organisent la profession à travers les State Boards of Nursing, véritables autorités sanitaires.

L’Australie, la Nouvelle-Zélande et les pays scandinaves, eux, ont fait de l’ordre infirmier un pilier d’un modèle fondé sur l’autonomie et la qualité.

Ces pays ne l’ont pas fait par esthétique institutionnelle, mais pour une raison simple : on ne peut pas bâtir un système de santé moderne sans encadrer la profession, qui est plus en contact avec les gens que le médecin.

 Le Maroc face à une profession essentielle mais insuffisamment structurée

Au Maroc, l’absence d’un ordre laisse plusieurs failles béantes. Le patient n’est pas suffisamment protégé contre les faux diplômes, les pratiques illégales ou les soins à domicile non encadrés.

Les infirmiers eux-mêmes restent souvent sans défense face aux violences, aux abus d’autorité, ou aux conditions de travail inéquitables. La profession n’a pas de voix collective, pas d’interlocuteur officiel, pas de pouvoir pour défendre ses droits ni pour exiger des standards de qualité.

Cette lacune pèse sur la réforme de la santé.

Comment garantir l’accréditation, la sécurité des soins, la qualité dans les hôpitaux et les futures directions régionales si la principale force soignante du pays n’est structurée ni sur le plan éthique, ni sur le plan organisationnel, ni sur le plan disciplinaire ?

Un ordre changerait profondément la dynamique.  Il harmoniserait les compétences, certifierait les pratiques, organiserait les spécialisations, développerait la formation continue et enfin, donnerait aux infirmiers une identité professionnelle forte.

Il favoriserait également l’émergence d’infirmiers cliniciens, de praticiens avancés, de prescripteurs dans certains cas. Bref, il libérerait une force professionnelle aujourd’hui bridée.

Pour le système marocain, ce serait un gain net. Une meilleure sécurité du patient, une réduction des erreurs, un contrôle accru des pratiques informelles, une profession valorisée, une gouvernance renforcée, une réforme mieux appliquée.

Cela transformerait aussi l’image de la profession, trop souvent réduite à un rôle subalterne, alors qu’elle constitue le moteur du soin quotidien.

Il faut aussi reconnaître ce que la création d’un ordre ne réglera pas tous les problèmes qui se posent. Il ne résoudra pas la pénurie d’effectifs, ni les salaires insuffisants, ni les départs massifs vers l’étranger.  Il ne pourra pas, seul, corriger les inégalités territoriales.

Mais il poserait les fondations éthiques et professionnelles d’une réforme qui manque encore de stabilité.

La régionalisation sanitaire a besoin d’ingénieurs, de médecins, de gestionnaires… mais elle ne pourra pas réussir sans infirmiers bien encadrés, bien formés et bien représentés.

La création d’un ordre n’est donc pas une option. C’est un impératif de santé publique, de gouvernance et de modernité.  Et surtout, un acte de reconnaissance envers une profession essentielle et longtemps laissée dans l’ombre.

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