Politique
Une démocratie a minima – Par Abdelhamid Jmahri
Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice du PAM, en charge de former le gouvernement
Les législatives du 23 septembre 2026 ont confirmé la prééminence des partis de l’ancienne majorité, tout en consacrant le retour du Parti de la justice et du développement, passé de 13 à 54 sièges et désormais quatrième force à la Chambre des représentants. Mais, souligne Abdelhamid Jmahri, la faible participation continue d’alimenter les interrogations sur la confiance politique, tandis que la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri ouvre une nouvelle séquence de négociations pour la formation du gouvernement.

Abdelhamid Jmahri
La majorité résiste, le PJD revient
Les résultats des élections marocaines du 23 septembre ont déçu toutes les attentes. Contrairement à de nombreux calculs fondés sur le climat général qui prévalait, le gouvernement n’a pas été défait comme prévu. Les partis qui formaient la précédente majorité — le Parti authenticité et modernité (PAM), l’Istiqlal et le Rassemblement national des indépendants (RNI), qui la dirigeait — arrivent en tête. L’ancienne majorité aurait même pu conserver la même force numérique si deux de ses partis ne s’étaient pas livré une rude guerre sans merci, accompagnée de graves accusations réciproques. Ce climat de rejet ne s’est pourtant pas traduit dans les chiffres définitifs. Ainsi, « tout change pour que rien ne change », comme je l’écrivais dans Al-Araby Al-Jadeed le 16 septembre 2026.
La grande « surprise » est le retour en force du Parti de la justice et du développement (PJD), dirigé par son secrétaire général Abdalilah Benkirane, ancien chef du gouvernement issu du Printemps arabe de 2011. Ce parti d’opposition est passé de la huitième place aux élections de 2021 à la quatrième, avec 54 sièges à la Chambre des représentants. C’est le fait politique le plus marquant du scrutin.
La force du parti, qui avait dirigé deux gouvernements successifs après le Printemps arabe, tient sans doute à trois éléments essentiels. D’abord, par sa présence et son discours, il a incarné presque seul le vote sanction contre le gouvernement, réduisant pratiquement à l’inaudibilité les autres partis d’opposition. Ensuite, il a mené sa bataille avec un discours cohérent, déployant plusieurs niveaux d’argumentation : face aux journalistes, aux influenceurs et aux youtubeurs, puis aux responsables politiques adverses, aux ministres et au chef du gouvernement, jusqu’aux personnalités les plus connues de l’entourage royal. Il a ainsi donné le sentiment de pouvoir construire un discours structuré, capable d’imposer sa présence. Ses militantes et militants ont eu le sentiment que leur parti pouvait ériger autour d’eux un « pare-feu » et leur rendre un moral dont ils avaient besoin après leur chute libre de 2021, de 125 à 13 sièges.
Enfin, sa principale particularité, qu’il partage avec la gauche, est d’avoir mené campagne avec ses propres ressources humaines, sans céder à la tentation de recruter des personnalités extérieures disposant d’argent et de réseaux électoraux clientélistes. Il a ainsi fait coïncider l’idée et ceux qui la portent, une force et un signe de distinction et de constance idéologique et politique.
Le retour des idées face à la désaffection
L’analyse des résultats du PJD et de la gauche permet de conclure qu’une forme de présence intellectuelle et morale, voire idéologique, est réapparue dans le champ politique marocain. Ces deux écoles de pensée ont pris part à la compétition sans se livrer à un pragmatisme électoral qui aurait effacé leur singularité aux yeux des citoyens. Autre élément qui nourrit cette lecture : les différentes composantes de la gauche, socialiste, radicale et anciennement communiste, ont obtenu une représentation presque équivalente à celle du PJD, avec 53 sièges.
Malgré la vitalité de la compétition et l’intensité des affrontements, le taux d’abstention a été le plus élevé depuis deux décennies, frôlant le seuil préoccupant de 38 % des inscrits. Si l’on considère le nombre de personnes en âge de voter, soit 27 millions, les votants, au nombre de six millions, ne représentent pas plus de 20 %. C’est la principale alarme de ces élections.
On ne peut en aucun cas affirmer que le scrutin du 23 septembre a réduit le fossé qui se creuse à chaque échéance politique entre les élites et les citoyens, entre les partis et les électeurs. La plus grande crainte des Marocains est de voir ce fossé s’approfondir entre la société et l’État lui-même. Voilà pourquoi nombre de chercheurs estiment que la démocratie marocaine fonctionne à son niveau le plus bas : une démocratie a minima, centrée sur les statistiques et les sièges, sur des calculs financiers et tribaux, sans le contenu intellectuel ni les valeurs qui donnent corps à la politique, hormis dans les deux cas évoqués plus haut, ceux des islamistes et de la gauche.
Des règles institutionnelles mieux établies
Le contexte institutionnel dans lequel les élections se sont déroulées révèle néanmoins trois éléments positifs.
Premièrement, les Marocains connaissent désormais des élections régulières, dont la date constitutionnelle est strictement respectée depuis l’avènement de Mohammed VI. Ce dernier scrutin est le quatrième tenu sous l’empire de la Constitution de 2011.
Deuxièmement, ils savent que le chef du gouvernement est nommé au sein du parti arrivé en tête.
Troisièmement, la question de savoir qui dirigera le gouvernement ne suscite plus le suspense hitchcockien d’autrefois.
Le Maroc et les Marocains doivent cette évolution au défunt dirigeant socialiste Abderrahmane Youssoufi et à son parti, l’Union socialiste des forces populaires (USFP), à la suite des événements de 2002, au début du nouveau règne. L’USFP était alors arrivée en tête du scrutin, mais le roi avait choisi de nommer le technocrate Driss Jettou Premier ministre. Youssoufi, que Dieu ait son âme, avait alors défendu la « méthodologie démocratique », qui a été inscrite dans la Constitution de 2011.
Les élections se sont donc déroulées dans une forme de stabilité, avec des règles du jeu connues, là où elles dépendaient auparavant de l’humeur du moment et des changements d’équilibre entre les acteurs. Aucun parti politique n’a formulé de contestation politique ni déclaré, parmi les perdants, qu’il ne se reconnaissait pas dans les résultats ou dans le processus qui doit en découler.
La formation du gouvernement reste ouverte
Une plus ou moins surprise toutefois. Alors que beaucoup s’attendaient à la nomination de Fouzi Lekjaa qui a rejoint le PAM à l’occasion de cette échéance électorale, c’est Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice du parti, maire de Marrakech et ministre chargée de l’Urbanisme que le souverain a désignée. C’est bien la première fois dans l’histoire du pays qu’une femme est chargée de former le gouvernement, après la Tunisie à l’échelle du Maghreb. La composition de l’exécutif resterait cependant soumise à d’autres équilibres.
Arithmétiquement, l’ancienne majorité pourrait revenir aux commandes. Ce serait un signal négatif : l’élection se réduirait à une redistribution des places entre ses partis, davantage comparable à un remaniement ministériel qu’à un véritable scrutin politique. D’autres analyses plaident, au contraire, pour le renforcement du gouvernement et du parti arrivé en tête par une alliance avec la « Koutla démocratique » — l’Istiqlal, l’USFP et le Parti du progrès et du socialisme — afin d’élever le niveau du débat et de rétablir l’équilibre entre le gouvernement et le Parlement, mis à mal lors de la précédente expérience.
Pour l’heure, la cheffe du gouvernement nommée a entamé ses consultations avec les autres partis, à commencer par ces anciens partenaires au gouvernement, le RNI et l’Istiqlal, dans l’ordre de leur arrivée aux élections, et selon cette logique le prochain sera le PJD classé quatrième. Dans l’attente de l’issue de ces consultations, plusieurs partis n’ont pas encore annoncé leur choix de siéger dans l’opposition, contrairement au PJD et à la gauche. Une position qui influera certainement et directement sur la composition du futur exécutif.