La gouvernance conjoncturelle, la statistique et le coiffeur de Voltaire – Par Rédouane Taouil

La gouvernance conjoncturelle, la statistique et le coiffeur de Voltaire – Par Rédouane Taouil

Cette photo est prise dans une salle de cours du Lycée Mohamed V de Casablanca où Rédouane Taouil, ancien élève de ce lycée, a assuré une conférence sur « l'Économie et la statistique » à l'occasion de la 14ème édition des journées « Les jeunes et la science au service du développement" organisées par l'Académie Hassan II des sciences et techniques.

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Rédouane Taouil, professeur agrégé des universités, suggère, dans cet article issu d’une conférence qu’il a assurée dans le cadre du programme, « Les jeunes et la science au service du développement » de l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques, un défrichage des liens entre la gouvernance monétaire et budgétaire et la statistique en s'attachant à pointer les lumières et les ombres du nombre.

Au commencement était la réticence. Cournot considère que le traitement statistique doit être subordonné à la loi de la demande qui lui fixe les variables et lui offre une structure théorique d’accueil. Walras plaide, dans la même optique, pour une conception sur le mode de la mécanique rationnelle (Ménard, 1977). Les deux figures fondatrices de l’Économie pure soutiennent l'adoption d'une méthode déductive, appuyée sur les outils du calcul infinitésimal, qui permet à l'un d'étudier le comportement des marchés oligopolistiques en équilibre partiel, et à l'autre de déterminer les équations de l'équilibre général concurrentiel en explorant des cas limites épurés par l’abstraction.

Ce parti pris a été contesté par la description statistique promue par le NBER (National Bureau of Economic Research) sous l'impulsion de Mitchell qui, à l'instar de l'école historique allemande, prône la quête de données empiriques sans l'appui d’une théorie unique a priori. A l'encontre de l'application de cette démarche au cycle, l'insistance de Koopmans sur la nécessité d'asseoir l’observation de l'évolution des variables sur des relations structurelles a débouché sur la construction de l’économétrie autour de la jonction entre le langage de la théorie économique et celui des probabilités. Cette stratégie, qui a eu la faveur de la Commission Cowles, s'assigne l’objectif d'estimation des paramètres et de test des hypothèses à partir de procédures d'inférence statistique, opposées au cantonnement à la description des données (Armatte, 2010).

La réticence a ainsi cédé la place à l’intégration des méthodes statistiques sous l’égide de la théorie. L'essor de l’analyse économétrique au cours de la seconde moitié du XXème siècle s'est accompagné de la diversification des techniques de mise en liaison des variables et d'ajustement statistique destinés à décrire les relations sous-jacentes en fonction des préoccupations de prévision et de politique économique. Parallèlement la comptabilité nationale s'est instituée en tant que technique statistique chargée de l'élaboration et de l'évaluation de grandeurs caractéristiques de l'économie nationale. Comme telle, elle fournit une base d'information sur ces agrégats en même temps qu'elle sert d'instrument de prévision destiné à éclairer les choix de politique économique.

L'entrée dans le XXIème siècle a inauguré la consécration de la quantification comme modalité de conduite de l'action publique conférant ainsi une nouvelle acuité à la célèbre sentence de Goethe : " Non seulement les chiffres gouvernent le monde mais ils montrent comment nous sommes gouvernés". La formation des décisions et l'engagement des actions en politique conjoncturelle sont commandés par la mobilisation de données statistiques et le pilotage au moyen d’indicateurs comptables. A témoin la place cruciale qu'occupent la quantification des objectifs et des instruments et l'usage de règles chiffrées comme outil de contrôle dans le cadre de la gouvernance monétaire et budgétaire. L'emprise des chiffres est telle qu'abondent des prises de position, parées d'atours de l'expertise dont les biais altèrent le débat public, ainsi que l’éclaire la parabole de Voltaire.

Arrimage à la quantification

L'intégration des statistiques doit beaucoup à la mise au point de la comptabilité nationale comme auxiliaire de quantification d'opérations de production, de répartition et de flux financiers où les faits économiques sont essentiellement l'objet d'évaluations monétaires. Cette synthèse est le produit d'une construction par abstractions successives qui va de la constitution des faits jusqu'à la transformation de termes théoriques en catégories opératoires. Ainsi que le note Schumpeter « les évènements sociaux constituent un tout. Ils forment un grand courant où la main ordonnatrice du chercheur extrait de vive force des faits économiques. Qualifier un fait économique, c'est déjà une abstraction, la première des nombreuses abstractions que les nécessités techniques imposent à notre pensée ». (Schumpeter, 1999 p. 1), Les faits ne sont intelligibles qu'au sein d’une théorie formée d'un vocabulaire qui permet de les identifier par des concepts et d'établir des relations entre eux et un faisceau de propositions systématiquement ordonnées par des règles d'inférence logique en tant que grille de réponses à un jeu de questions.

La compatibilité nationale n'a pour objet de faire parler de faits bruts ou des données, mais consiste en la formulation de concepts qui envisage l'ensemble des opérations économiques en termes de circuit. C'est à partir des optiques de la production et ses affectations, de la formation des revenus et des flux financiers que sont appréhendés les principaux concepts et traduits en catégories comptables. Évoquer ce principe de construction figurée abstraite est d'autant plus nécessaire que l'impulsion empirique, que connaît aujourd’hui l'économie sous l'influence des démarches expérimentales, procède d'une dépréciation de l'exigence préalable de théorie. Or, il ne saurait y avoir d'application de techniques quantitatives sans cadre conceptuel. La traduction de concepts en grandeurs mesurables passe par l'élaboration d'agrégats à l'aide de procédures d'évaluation synthétique et d'indicateurs d'activité tels que le produit intérieur brut, le PIB, l’investissement, la consommation d'indicateurs de politique économique notamment la masse monétaire, le taux d'intérêt, les dépenses et recettes publiques.  Le PIB et l'inflation, « veaux d'or statistiques » (Biasoni, 2023), sont emblématiques des agrégats qui servent de signaux de coordination de l'allocation des ressources et d'aune d'identification des coûts et des bénéfices de la gouvernance de la conjoncture. Le PIB agrège en un indicateur unique les valeurs ajoutées brutes des branches d'activité et la production publique non marchande sur la durée d'une année. Ses variations relatives constituent une mesure globale des performances de l'économie. Le taux d'inflation est comme le PIB, une catégorie cardinale de l'information économique. Son calcul repose sur l'estimation de la variation relative de l'indice des prix de biens et services censés être représentatifs du panier du ménage. Il s'agit d'une moyenne synthétique d'indices partiels des composants de ce panier pondérés par les dépenses respectives. Le traitement des données sur les agrégats et indicateurs par la mise en relation de variables représentatives du domaine d'action, au moyen de techniques statistiques, est mis au service de la gouvernance par l'intermédiaire de modèles de politique économique. Les variables concernées par ces modèles, que sont les instruments, les objectifs et les préférences du décideur public sont spécifiées du point de vue théorique et estimées par des procédés économétriques. Le test de pertinence empirique des trajectoires des variables endogènes au regard des observations est chargé de faciliter l'évaluation de la qualité de l'impact des instruments sur les cibles. En prenant en compte les termes aléatoires, cette attitude projective permet de réarticuler les spécifications théoriques et les énoncés observationnels et de repérer les contraintes imposées au policy maker au vu des valeurs à donner aux instruments pour atteindre l'optimum recherché.

« Gouverner par le nombre », ce fil directeur de la socio-histoire de la raison statistique, due à Alain Desrosières (2010), résume à la perfection comment l’exercice de l’autorité de l’État est indéfectiblement lié à l’usage de la quantification. La gouvernance par des indicateurs est emblématique aujourd’hui de cette politique des nombres déployée pour savoir et représenter, ainsi que pour agir et administrer. Sous ce rapport, ces fonctions possèdent une vocation à la fois positive, normative et performative.  La dimension positive découle de la construction d’objets et de leur mesure, du recours à des cadres conceptuels, et de leur mise en relation selon des approches économétriques. Les descriptions et explications fournies à cet égard sont inséparables des considérations normatives, qui se manifestent dans des stratégies assises sur des objectifs de performance et des règles quantifiés.  Cette dimension prescriptive va de pair avec la performativité, qui exprime la capacité à façonner l’économie (Henneguelle et Jateau, 2021). La gouvernance par les chiffres exerce de tels effets : en tant que guide des choix publics, les indicateurs déterminent à la fois les décisions du poliy maker et les comportements des agents privés. Dans le même temps, cette gouvernance influe sur la teneur du débat public en fournissant des repères d’évaluation de la pertinence, de la cohérence et de l’efficience des actions de l’État.

Les chiffres et les règles

L'organisation institutionnelle de la politique conjoncturelle est animée par l'objectif de stabilité macroéconomique que le décideur public tient pour une condition sine qua non de stimulation de la croissance. A cet effet, la banque centrale a pour mission primordiale la maîtrise de l’inflation sur la base d'engagements fermes à même d'éviter l'incohérence temporelle consécutive à une gestion discrétionnaire au gré des évolutions de la conjoncture. Le rôle crucial des anticipations des agents impose l'observance de règles de nature à contraindre le respect des actions annoncées. Suite à cet impératif de crédibilité, l'Institut d'émission a en charge la production et la diffusion d'informations statistiques sur les agrégats monétaires, le crédit et le change aussi bien que sur l'activité les prix, le commerce extérieur et les flux financiers. Du côté des finances publiques, la marge d'action est soumise à une discipline centrée sur le contrôle du ratio d'endettement et du rapport déficit public/PIB. La gestion de la contrainte budgétaire intertemporelle de l'État s'appuie sur fixation d'un plafond à ce rapport en vue de garantir la soutenabilité de la dette. Cette organisation institutionnelle de la politique économique est censée garantir une coordination où la discipline budgétaire doit soutenir la crédibilité de la Banque centrale. La limitation du déficit public doit non seulement soulager la Banque centrale de la contrainte de financement monétaire des dépenses publiques, mais contribuer, à travers son effet modérateur sur la demande globale, à la désinflation. L’argument de taille fourni à l’appui de ce policy mix est que la réduction des coûts de production et la baisse des taux d’intérêts doivent stimuler la rentabilité des entreprises et exercer une incidence positive sur l’investissement et la croissance.

Le cadre opérationnel de la Banque centrale comme celui de l'autorité budgétaire est structuré par les chiffres auxquels est conférée une fin de contrôle consistant à imposer des contraintes à la réalité pour la modeler (Israel 1996) Le maintien de la stabilité des prix à des niveaux proches de 2%, s'apparente à l'objectif de progression annuelle de l'indice des prix à la consommation harmonisé sur le long terme de la zone Euro. L'option en faveur d'une basse inflation est justifiée par le fait que les coûts consécutifs à la modification de la structure des prix relatifs, du taux d'intérêt et des charges de financement biaisent les décisions des agents et affecte négativement l'activité. Le niveau de 2% est jugé approprié à la prise en compte de l'importance du différentiel d'inflation, de la compétitivité et partant de la viabilité des modalités de change. Bien qu'il ne soit pas traité explicitement comme cible, ce niveau tient lieu de base d'engagement au service de l'ancrage des anticipations. En s'attachant à promouvoir sa crédibilité en conformité avec l'information dispensée sur ses actions, le décideur monétaire s’évertue à défendre l'ancre nominale et infléchir les actions des entreprises et des ménages en conséquence.

La gouvernance budgétaire est arc-boutée à l'arithmétique qui a présidé à l'élaboration du Pacte de stabilité et de croissance de l'Union européenne. Le critère de soutenabilité de la dette, qui en est une pièce maîtresse, est, en effet la stabilité du stock de l'emprunt public/ PIB à 60%.  Érigé en règle de long terme, ce seuil est déterminé sous la condition que l'endettement évolue au même rythme que la croissance. En supposant que le déficit public total, soit le déficit primaire additionné du paiement des intérêts, est exclusivement financé par l'emprunt, on déduit que la stabilité du ratio dette/PIB requiert l'égalité entre le taux de déficit et ce ratio rapporté au taux de croissance nominale. Compte tenu de l'objectif d'inflation de 2% de la Banque centrale européenne et sous l'hypothèse d'une croissance potentielle de 3%, censée refléter l'ambition des décideurs, le solde budgétaire nécessaire à la stabilisation est égal à 60%×5%= 3%. Ces limites fixées pour les finances publiques dans le traité de Maastricht puis dans le Pacte de stabilité et de croissance sont bien celles adoptées par le décideur budgétaire. Arbitraires pour l'Union européenne, elles le sont a fortiori pour le cas du Maroc d’autant plus qu’ils n’ont pas à leur actif des justifications pertinentes. Aucun argument n’établit que le déficit public est excessif au-delà des fameux 3% et que le niveau d’endettement en devient insoutenable. L’indicateur clé, le ratio dette publique/PIB, semble inadéquat : en mettant en rapport un stock et un flux il ne reflète pas les variations qu'il est censé mesurer. Dans le même temps, il n’incorpore pas les liens entre endettement et perspectives de croissance. 

Conçu comme une règle intangible, l’objectif du déficit public restreint fortement les choix du décideur public. Loin de créer des conditions favorables à l’activité, il accentue les contraintes sur la croissance :  quels que soient les chocs qui affectent l’économie, l’autorité budgétaire s’abstient d’utiliser ses ressources à des fins de stabilisation et de réduire l’ampleur des fluctuations de l’économie. Ainsi, dans le contexte d’une basse conjoncture, le contrôle du déficit nécessite des restrictions qui viennent contracter la demande globale et maintenir la logique récessive. Ce biais procyclique se trouve doublement renforcé : d’une part, le décideur public ne peut procéder à une baisse des impôts dans le but de stimuler la demande et de freiner la progression du chômage, d’autre part, la faiblesse des dépenses publiques de redistribution telles que les transferts pèsent lourdement sur le jeu des stabilisateurs automatiques, qui résulte des réactions spontanées des ressources budgétaires aux variations de l’activité.

Les limites de la gouvernance par le nombre apparaissent avec netteté à la lumière de l'expérience de départ volontaire à la retraite. Lancée en 2006, cette opération visait dans le cadre d’ajustements budgétaires à baisser le ratio masse salariale/PIB jugé trop excessif aux regards des critères de contrôle du déficit budgétaire. Elle s’est traduite par un fléchissement du ratio dès 2006, le faisant passer de 11,7 % en 2005 à 10,9 % en 2006, à 10,7 % en 2007 et à 10,2 % en 2008 (Ministère de l’Économie et des Finances). La conséquence considérable en a été une saignée du "capital humain" en termes de personnel des services éducatifs et de santé digne de l'application de la loi de Goodhart.  Force, en effet, est de constater que l'objectif de ramener le ratio dépenses du personnel/PIB en deçà de 10 5%, comme le suggéraient les institutions de Washington, a exercé des effets contre-productifs. Les pertes en compétences ont été préjudiciables à la croissance comme le prouve les tendances des performances globales. Les memoranda et rapports de ces institutions de de la Banque mondiale imputent précisément l'allure de ces performances aux carences en capital immatériel notamment dans les domaines éducatif et sanitaire. Ces incidences négatives tiennent à la définition de l'indicateur statistique retenu et son utilisation comme outil de gestion des finances publiques. L'attribution d'une valeur critique est d'autant plus arbitraire que la distinction entre dépenses d'investissement et dépenses de fonctionnement est sujette à caution. L’inclusion des rémunérations du personnel de santé et d'éducation dans ces dernières omet leurs contributions, au demeurant bien reconnue, à la croissance et à l'amélioration des capacités et du bien-être social.

La sentence de Voltaire

Passionné par l’art de la versification et de la tragédie, Charles André, coiffeur de son métier, publie en 1760 une pièce intitulée, Le tremblement de terre de Lisbonne, qui rencontre un succès certain. Ses flatteurs lui recommandent d’envoyer son ouvrage à Voltaire ; C’est ce qu’il fait en l’appelant « cher confrère ». Usant de son ironie légendaire à l’égard de la naïveté, l’auteur de Candide lui adresse une longue missive contenant un seul et même conseil : « Monsieur André, faites des perruques, Monsieur André, faites des perruques, rien que des perruques ». Cette sentence, qui stipule que nul n’a à afficher des compétences hors de son domaine, implique que les parties prenantes d’un débat doivent posséder une connaissance commune du cadre de référence, du langage et des idées sollicités dans la confrontation des points de vue et de l’argumentation fournie à l’appui.

Les méprises qui émaillent, à intervalles réguliers, le débat à l'occasion de la publication de rapports sur l'inflation, l'emploi et la croissance attestent une méconnaissance de la nature des données et du domaine de pertinence des observations statistiques. La double présomption d'objectivité et de factualité dont bénéficient ces dernières conduit à les considérer comme des constats que quiconque est prêt à admettre comme des évidences. La traduction défectueuse de evidence, assertion empirique, par ce terme participe de l'accréditation de cette équivalence indue.

Du fait du crédit ainsi octroyé à la donnée quantitative, le chiffre est pris au pied de la lettre en dehors des procédures de sa mise en forme qui délimitent sa prétention à la validité. Les interventions suscitées par le rebond inattendu de l'inflation en 2022 illustrent bien ce biais. L’utilisation fautive de chiffres brouille en effet les termes de la discussion, ainsi que l’atteste la confusion entre le glissement annuel qui mesure les variations de l’inflation au cours d’un mois par rapport au même mois de l’année précédente et l’inflation moyenne annuelle. La vive réception réservée au taux d’inflation de 10,1% de février 2023 en comparaison avec le niveau des prix à la consommation du panier de référence en février 2022 est révélatrice du leurre que suscite la rhétorique du nombre. D’aucuns n’ont pas hésité à considérer que cette hausse à deux chiffres est représentative de la dynamique des prix. La compétence dans le domaine des idées conditionne foncièrement la qualité et l’intérêt du débat du fait de l’impératif de l’argumentation rationnelle qu’elle impose. A observer certaines positions, on ne manque pas de noter qu’elles ne satisfont pas à ce critère tant elles se ramènent à des préconisations sous forme d’opinions qui renferment deux défauts majeurs. D’une part, elles entremêlent des sentiments de réalité, des propos anachroniques et des prénotions. D’autre part, elles ne procèdent pas d’un diagnostic de l’exercice de la politique monétaire. En ignorant ce préalable obligé, elles dressent un inventaire de mesures, dont rien ne garantit au demeurant la cohérence, qui présuppose que la Banque centrale contrôle le fonctionnement de l’économie comme un ingénieur commande un automate.

Lorsque les relations qui justifient la relance monétaire sont prises en compte, c’est le régime de « l’inflation créatrice » qui est adopté comme parangon. Ce régime, qui correspond à la politique monétaire des « Trente Glorieuses », est défini par deux relations fondamentales. L’une stipule que l’expansion monétaire entraîne une montée de l’inflation qui allège le poids des dettes privée et publique et stimule la demande globale. L’autre exprime un lien positif entre l’inflation et l’emploi : en cas de sous-emploi, la progression de la masse monétaire génère dans le contexte de prix rigides une réduction du chômage. En reprenant à leurs comptes ces relations, des appels à la relance monétaire escamotent les remises en cause dont elles font l’objet sur le plan théorique comme dans le cadre d’expériences récentes. La liaison entre masse monétaire et inflation apparaît instable : outre qu’un même taux de celle-ci se trouve associé à des rythmes différents de celle-là, des actions de lutte contre le risque de déflation par des injections massives de liquidités n’ont pas pu relancer l’inflation et agir sur l’économie réelle. Dans le même temps, la grande modération de l’inflation intervenue depuis plus de trois décennies est couplée à des niveaux variables d’activité. Si rien ne disqualifie a priori la relance par la monnaie, ses défenseurs ne peuvent se soustraire à la redéfinition de ces relations perdues pour justifier la pertinence des expansions monétaires qu’ils appellent de leurs vœux. La charge de la preuve leur échoit sous peine de hisser l’exemple de « l’inflation créatrice » au rang d’un modèle à suivre sans fondements.

Les commentaires de performance de croissance de 2021 un autre exemple de méprise. Au sortir de la crise sanitaire, la révision des prévisions de croissance de 6,6% à 7,2% pour l’année 2021 a créé une surprise d'autant plus flatteuse que la performance a été finalement de 7,9% (Haut Commissariat au Plan). Ce regain inédit de l’activité a été salué comme signe annonciateur d'une inflexion du sentier de croissance. Cette interprétation pêche par le poids exorbitant attribué à un chiffre isolé à un triple titre. D'abord, il n'y a rien d'étonnant, au vu des incertitudes qui ont caractérisé l’orée de la décennie 2020, concernant l'écart de 0,5 point de croissance. Etant par définition une construction hypothétique, la prévision, elle recourt à des simulations des effets des incertitudes notamment de la relation entre instruments et objectifs de la politique économique. Ensuite, le taux de croissance ne reflète pas le profil conjoncturel d'une année. Il dépend tout à la fois des évolutions en n-1 et n. La performance de 2021 est la correction d'un effet de base :  la récession de 6,8%, en 2020 a été suivie d’une forte reprise dont les ressorts sont la bonne campagne agricole, le redressement des exportations et la montée de la demande intérieure sous l'effet de la progression de la consommation et du maintien de l'essor de l'investissement. La chronique annoncée d'une inflexion de la courbe de la croissance n'a pas lieu. Le sentier de progression du PIB reste marqué par l'alternance de ralentissement de l’activité et de redressement autour du rythme de 3 % à 3,5%.

La publication périodique des chiffres de l’emploi donne lieu à des commentaires récurrents qui se focalisent sur les mouvements à très court terme aux dépends des tendances à moyen terme. Recourir à un tel angle d'appréciation en vue d’observer les évolutions n'apparaît pas adéquat. Ainsi la comparaison de séries brutes fait ressortir pour les années 2022, 2023 et 2024, une forte création nette pour le deuxième trimestre suivie d'une destruction très importante au troisième trimestre (2). Les données infra-annuelles omettent, en effet, ces influences perturbatrices que représentent les variations saisonnières. Si elles apportent un surcroît d'information, elles nécessitent des corrections. Le procédé le plus simple est de ne comparer que la donnée trimestrielle à celle du trimestre correspondant de l'année précédente. Secondé par des filtres susceptibles de détecter la composante saisonnière, ce calcul en glissement renseigne sur des régularités qui permettent de dégager le sens des tendances en même temps qu’il dispense de voir des retournements là où il n’y en a pas. Il reste que les observations pluriannuelles inclinent à considérer que le trend en cours depuis 2021 confirme une caractéristique de longue période :  l'économie nationale demeure faiblement créatrice d'emplois. L'évolution de ceux-ci étant très dépendante de la conjoncture macroéconomique, elle pâtit de la variabilité et de l'agonie de la croissance créant un déséquilibre persistant par rapport à la hausse de la population active. Les échos statistiques sur l'inflation, la croissance ou l’emploi ont, ainsi que l'affirme un fin connaisseur du métier de statisticien, Michel Volle (1984), des résonances politiques. Le jeu des intérêts, joint au défaut de compétence technique, entraîne une confusion des registres où l'isolement du chiffre bat son plein. L'annonce de chiffres absolus en matière d'emploi, de dépenses publiques ou de performances sectorielles au mépris de l'argument statistiques ou la proclamation d'objectifs de croissance jamais atteints lors des consultations électorales suscitent des attitudes sceptiques et desservent par la même la délibération démocratique.

 Au total, la diffusion de l'information apparaît régie par le principe de « gouverner au résultat », qui implique l'engagement des décideurs budgétaire et monétaire selon des règles et des finalités quantifiées. Dans ce contexte d'autoréférentialité, l'action publique est légitimée par des chiffres, lesquels sont légitimés par les autorités publiques qui s'en servent. La prépondérance corrélative de la donnée statistique dans le débat public débouche sur des dérives. Le privilège attribué à l'observation au moyen de définitions et de mesures d'indicateurs portant sur un lot de grandeurs et sur leurs liaisons implique que la gouvernance puisse être anticipée et évaluée pour ses conséquences statistiques. A ce titre, il comporte une triple limite. D'abord, les faits énoncés ne sauraient être découplés des termes qui les organisent au sein de leur trame conceptuelle. Il s'agit ici d'un acquis de la réflexion sur le statut des théories scientifiques qui « va sans dire, mais mieux encore en le disant ». Ensuite, il apparaît infondé d'attribuer à des valeurs d'indicateurs un caractère de nécessité. Les résultats des calculs sont, conditionnels au contenu des données, aux hypothèses fondamentales et auxiliaires, aux outils de traitement, à la spécification des relations entre variables. Comme tels, ils sont, par conséquent, précaires, sujets à   discussion. Enfin, le fait que les indicateurs doivent garantir la stabilité et la cohérence de leur interprétation dans le temps témoigne d'un biais de spécularité. L'usage rhétorique de la répétition à cet égard conduit à l'ancrage des indicateurs employés comme règle de sorte qu’il devient problématique de les aménager ou de les changer lorsqu'ils ne s'avèrent pas pertinents au regard des objectifs. Le cas du ratio dette publique/PIB est significatif. Ce dilemme est accentué du fait que l'exigence de la simplicité des indicateurs se traduit par l'adoption de règles fixes dont le coût en termes de gestion de la conjoncture peut être élevé. La difficulté de concilier les critères auxquels doit satisfaire la construction de ces indicateurs d'indicateurs n’est pas sans compromettre leur valeur en tant qu'instrument de pilotage et d'évaluation. Sans la prise en compte des conditions de validité et des fonctions auxquelles est affectée la donnée statistique, « la recherche du rapport de la réalité à son nombre, pourrait bien n’être- ainsi que l’écrit Jean-Marc Lévy-Leblond que la poursuite de son nombre » (2000, p. 32).

*Ce texte est dédié à ELamrani Abdassettar Jamal en remerciement pour ses échanges sur les conférences de Gérard Debreu et les enseignements de la science économique à L'École nationale de la statistique et de l'administration économique de Paris (ENSAE).

  • Calculs effectués à partir des rapports trimestriels sur la situation de l’emploi du Haut Commissariat au Plan.

Références bibliographiques

Armatte Michel (2010), La science économique comme ingénierie, Paris, Presses des Mines.

Biasoni Sami (2023), Le statistiquement correct, critique de la déraison économique, Paris, Les éditions du Cerf

Desrosières Alain (2010), La politique des grands nombres, la raison statistique, Paris, La Découverte,

Henneguelles Anaïs et Jatteau Arthur (2021), La sociologie de la quantification, Paris, Repères, La Découverte.

Israel Giorgio (1996), La mathématisation du réel, essai sur la modélisation mathématique (1996), Paris, Le Seuil.

Lévy-Leblond Jean-Marc (1999), Les impasciences, Paris, Le Seuil.

Ménard Claude (19887), « Trois formes de résistance aux statistiques », in Pour une histoire de la statistique, tome 1 : contributions, Paris, Economica

Schumpeter Joseph (1911), Théorie de l'évolution économique. Recherche sur le profit, le crédit, l'intérêt et le cycle de la conjoncture (1999), Paris, Dalloz.

Volle Michel (1884), Le métier de statisticien, Paris, Economica.

« Un peu de savoir, le plus possible de saveur »

Rolande Barthes

  • « Les statistiques sont vraies quant à la maladie et fausses quant aux malades ; elles sont vraies quant aux populations et fausses quant à l'individu. » Léon Swartzenberg
  • « Mettez un pied dans un four et l'autre dans un seau d’eau glacée. D'après les statisticiens, vous devriez vous sentir très à l'aise en moyenne. » Bauby Bragan
  • « Il y a deux produits dont il ne faut pas observer la fabrication : les saucisses et les estimations économétriques. » Edward Leamer
  • « La démocratie, ce curieux abus de la statistique » José Luis Borges
  • « L’observateur influence l’observation. » Werner Heisenberg
  • « Les chiffres n’ont pas de moyen de parler d’eux-mêmes. Parlons-nous pour eux ? Nous les chargeons de sens. » Nate Silver
  • « Les faits sont muets. Ce sont les scientifiques qui parlent. » Ursula Mäki
  • « Les chiffres sont accablants. Il y a de plus en plus d’étrangers au monde. » Pierre Desproges
  • « Le big data, ce n'est pas le savoir. Le big data, c'est de l'obésité informationnelle. » Vandana Shiva
  • « Géométrie ! algèbre ! arithmétique ! zone

Où l’invisible plan coupe le vague cône,

Où l’asymptote cherche, où l’hyperbole fuit !

Cristallisation des prismes de la nuit ; »

Victor Hugo.

 

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