économie
Sans complexité économique, pas d’émergence réelle – Par Hamid Fayou
Le véritable chantier de l’économie marocaine est ainsi clairement identifié : produire ce que peu de pays savent produire. Cela suppose un changement de paradigme
Derrière les performances macroéconomiques et la diversification apparente des exportations, l’économie marocaine demeure confrontée à un défi central : la faible complexité productive. Tant que la montée en gamme industrielle, la maîtrise technologique et la création de valeur ajoutée locale resteront limitées, explique Hamid Fayou, docteur en économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégiques, ajoutant que l’émergence économique du Royaume continuera ainsi de reposer sur des bases fragiles. L’enjeu n’est plus seulement de produire davantage, mais de produire mieux, plus sophistiqué et plus rare, afin d’ancrer durablement la croissance dans l’innovation, le capital humain et la souveraineté industrielle.

Par Hamid Fayou
La trajectoire économique du Maroc au cours des deux dernières décennies donne l’image d’un pays en transition maîtrisée, affichant une stabilité macroéconomique appréciable, une ouverture commerciale soutenue et une diversification progressive de ses exportations. Pourtant, derrière ces performances se cache un paradoxe structurel : l’économie marocaine demeure faiblement complexe au sens productif du terme. Autrement dit, elle exporte davantage, mais sans monter suffisamment en gamme.
La diversification observée des exportations marocaines reste en grande partie horizontale plutôt que verticale. Les nouveaux secteurs des automobiles, aéronautiques ou électroniques sont souvent intégrés dans des chaînes de valeur mondiales sur des segments d’assemblage ou de sous-traitance à faible intensité technologique. La valeur ajoutée locale demeure limitée, et la capacité à maîtriser les étapes critiques de conception, d’ingénierie et d’innovation reste insuffisante.
Comparée à des économies émergentes comme le Mexique ou le Vietnam, la différence est frappante. Ces pays ont su transformer leur insertion dans le commerce international en levier d’apprentissage productif, en internalisant progressivement les savoir-faire industriels et technologiques. Le Maroc, lui, peine encore à franchir ce cap, malgré des stratégies industrielles volontaristes et un positionnement géographique stratégique.
Cette faiblesse de la complexité économique se traduit par une spécialisation persistante dans des activités à faible contenu technologique et à rendements décroissants. Or, la littérature économique est claire : ce sont les économies capables de produire des biens rares, sophistiqués et difficilement imitables qui assurent une croissance soutenable à long terme. Sans montée en complexité, la diversification reste fragile et réversible.
Le déficit de sophistication productive a également un coût social et humain. Il limite l’absorption du capital humain qualifié, générant un décalage croissant entre le système éducatif et les besoins réels de l’économie. Les ingénieurs, chercheurs et techniciens formés localement peinent à trouver des débouchés à la hauteur de leurs compétences, alimentant soit le chômage qualifié, soit l’émigration des talents.
Par ailleurs, une économie peu complexe est structurellement plus vulnérable aux chocs extérieurs. La dépendance aux fluctuations de la demande internationale, aux variations des prix et aux décisions des donneurs d’ordre étrangers expose le tissu productif national à une instabilité chronique. L’absence de noyaux industriels autonomes réduit la capacité de résilience face aux crises globales.
L’émergence économique ne peut donc être réduite à des indicateurs macroéconomiques flatteurs ou à des classements internationaux. Elle se construit dans la profondeur du système productif : par la densité industrielle, l’accumulation de connaissances, la capacité d’innovation et l’appropriation des technologies. Sans ces fondations, la croissance reste extensive et fragile.
Le véritable chantier de l’économie marocaine est ainsi clairement identifié : produire ce que peu de pays savent produire. Cela suppose un changement de paradigme, allant au-delà de l’attractivité des investissements vers une stratégie assumée de complexification productive. Faute de quoi, l’émergence restera partielle, différée et fondamentalement inachevée.