Six programmes, une même grammaire du pouvoir – Par Adnan Debbarh

Six programmes, une même grammaire du pouvoir – Par Adnan Debbarh

Nos partis ne manquent pas seulement de bonnes mesures. Ils n'ont pas encore rompu avec cette grammaire du pouvoir qu'ils continuent, sans toujours s'en apercevoir, à reproduire eux-mêmes.

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Six partis, six histoires politiques, mais une même manière de penser le pouvoir. En soumettant les programmes du PAM, du RNI, de l’Istiqlal, de l’USFP, du PPS et du PJD à un même test, Adnan Debbarh met au jour une conception encore largement verticale de l’action publique, fondée sur la décision, la dépense et l’exécution. Son analyse pointe une difficulté plus profonde : penser un gouvernement capable de coordonner, responsabiliser et produire des résultats autrement que par le commandement.

Adnan Debbarh*

Nous avions promis un test. Le voici appliqué.

Trois questions, disions-nous, suffisent à distinguer une promesse d'un programme. Qui décide : la mesure relève-t-elle du gouvernement ou du temps long de l'État ? Combien coûte-t-elle dans la marge réellement arbitrable, cette trentaine de milliards de dirhams que nous avons appris à séparer du budget général ? Et comment le résultat sera-t-il obtenu : suffira-t-il de décider et de financer, ou faudra-t-il faire coopérer des acteurs qu'aucune autorité ne peut faire avancer par décret ?

Nous avons posé ces trois questions aux programmes du PAM, du RNI, de l'Istiqlal, de l'USFP, du PPS et du PJD.

Aucun ne les franchit toutes les trois. Pas un seul.

On pourrait s'arrêter là et conclure que les programmes sont mauvais. Ce serait manquer l'essentiel. Six partis aussi différents par leur histoire, leur électorat et leur rapport au pouvoir ne commettent pas la même erreur par hasard. Ce que révèle le test n'est pas une série d'insuffisances techniques. C'est une même représentation du pouvoir, partagée par des adversaires qui, sur presque tout le reste, ne s'accordent pas.

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Le PAM pousse cette représentation le plus loin. Trois cent cinquante milliards de dirhams, cinq pactes, vingt engagements : l'ambition ne manque pas. Mais le programme ne distingue à aucun moment ce qu'un gouvernement PAM déciderait lui-même de ce qui appartient aux grandes trajectoires de l'État. Il additionne les moyens comme si accéder au gouvernement revenait à recevoir les clés de la maison entière, plutôt que celles d'une seule pièce.

Le RNI est intellectuellement plus intéressant, c'est ce qui rend son échec plus instructif. Son « État accompagnateur » pressent quelque chose de juste : qu'une économie moderne ne se gouverne plus seulement par l'injonction. Mais l'intuition reste suspendue en l'air. Accompagner qui ? Avec quels instruments ? Quelles administrations devront changer de comportement et sur quoi arbitrera-t-on pour l'exiger ? L'idée est moderne sauf que l'appareil qui permettrait de la mettre en œuvre n'est pas décrit.

L'Istiqlal choisit une autre voie, celle du rappel à l'ordre. Famille, souveraineté, moralisation : sa réponse aux dysfonctionnements du pays reste largement celle du contrôle et de la norme. Quand la société fonctionne mal, l'État doit encadrer, réglementer, parfois punir. Cette conception a sa cohérence propre. Elle devient beaucoup moins convaincante dès qu'il s'agit de produire de l'innovation, de l'initiative ou de la confiance, choses qu'aucune circulaire n'a jamais fait naître.

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L'USFP porte toujours les finalités de justice sociale et de dignité qui appartiennent à son histoire, il serait injuste de le lui reprocher. Mais son logiciel d'action publique reste étonnamment stable depuis un demi-siècle : la puissance publique dépense, organise, protège, programme et l'administration demeure au centre de la transformation attendue. Le problème n'est pas d'avoir un cœur à gauche. C'est de continuer à penser avec les instruments des années 1970 une économie de 2026.

Le PPS a fait l'effort technique le plus sérieux des six. Recettes, dépenses, hypothèses : le programme chiffre, ce qui est suffisamment rare pour être noté. Mais la précision comptable ne répond pas à la question politique. Six cent vingt-deux milliards de recettes projetées ne constituent pas six cent vingt-deux milliards de marge arbitrable et une addition correctement financée ne dit toujours pas comment plusieurs administrations et acteurs autonomes produiront ensemble le résultat promis. La rigueur, ici, donne l'illusion de la solidité plus qu'elle ne l'établit.

Reste le cas le plus frustrant, celui du PJD. De tous les partis testés, c'est le seul qui voit une partie du problème que ces chroniques ont tenté de décrire. Il décrit le décalage entre les capacités mobilisées et les résultats obtenus. Il s'interroge sur une croissance qui ne crée plus assez d'emplois. Il distingue, par endroits, les droits proclamés des droits réellement exercés. Le diagnostic s'approche sincèrement de la maladie. Mais arrivé au seuil de la difficulté, le PJD retourne lui aussi vers les instruments familiers de l'action publique : plus de mesures, plus de textes, plus d'administration. La thérapeutique retourne vers la pharmacie habituelle, alors que le diagnostic annonçait qu'elle ne suffisait plus. C'est peut-être le constat le plus sévère que l'on puisse faire de cette campagne : même le parti qui a compris le problème ne propose pas la solution.

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Six partis, six histoires et pourtant une étonnante parenté : tous pensent encore que gouverner consiste essentiellement à décider, financer et exécuter.

C'est ici que le problème cesse d'être seulement électoral pour devenir culturel.

On pourrait appeler cela, en reprenant une formule volontairement provocante, la makhzénisation des esprits. Le mot ne doit pas être mal entendu. Il ne signifie pas qu'une main invisible dicterait aux partis leur programme ; ce serait une explication à la fois paresseuse et probablement fausse. Un système n'a pas besoin de commander chaque comportement pour se reproduire. Il lui suffit que ses acteurs aient appris, avec le temps, quelles conduites sont les plus sûres, où se situe l'arbitrage véritable, comment une décision doit remonter et ce qui expose ou protège celui qui prend une initiative. La makhzénisation des esprits commence précisément lorsque la verticalité n'a plus besoin d'être imposée, parce qu'elle est devenue la manière la plus naturelle de penser l'action publique, y compris, et c'est le plus intéressant, chez ceux qui prétendent la contester.

Le fonctionnaire cherche la validation supérieure. Le responsable politique promet ce qu'il demandera ensuite à l'État de réaliser à sa place. L'administration crée une commission là où le problème exigeait surtout que deux institutions se parlent directement. Le parti réclame davantage de moyens avant de se demander pourquoi les moyens déjà engagés produisent si peu de capacités nouvelles. Et chacun, sans en avoir toujours conscience, finit par confondre pouvoir et commandement.

Ce paradoxe n'a rien d'absurde : il vient d'une culture qui a produit de vrais résultats.                                               Une chaîne verticale sait construire un port, une autoroute, un barrage, organiser une mobilisation nationale, conduire un grand projet lorsque l'objectif est clair et l'autorité clairement distribuée.       Le problème commence lorsqu'on applique la même grammaire à des résultats qu'aucune autorité ne peut ordonner. On peut décider de bâtir une zone industrielle ; on ne décrète pas l'apparition de cent sous-traitants compétitifs autour d'elle. On peut financer une université ; on ne décrète pas l'innovation qui doit en sortir. On peut voter une charte de l'investissement ; on ne décrète pas la confiance qu'elle est censée produire. On peut inscrire un million d'emplois dans six programmes successifs, comme le RNI puis le PPS l'ont fait à cinq ans d'écart ; on ne crée pas un million d'emplois par circulaire.

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Ces résultats-là exigent autre chose : une information qui circule sans être retenue par celui qui la détient, une responsabilité assumée plutôt que diluée, des administrations suffisamment prévisibles pour qu'une entreprise ose investir sur leur parole, des acteurs capables de coopérer sans attendre systématiquement l'arbitrage d'en haut. C'est précisément cet apprentissage que les six programmes traitent le moins.

Le chiffre qui devrait obséder cette campagne, nous l'avons déjà cité : entre 2021 et 2025, 1 704 milliards de dirhams d'investissements ont accompagné environ 400 000 créations nettes d'emplois. L'élasticité emploi-croissance est tombée à 0,23. Ce n'est pas un problème de volume. C'est un problème de transformation. L'argent entre, la capacité ne sort plus dans les mêmes proportions. Aucun des six partis n'a construit son programme autour de cette rupture-là ; tous continuent d'en parler comme si davantage d'argent suffisait encore à la résoudre.

Nous avions commencé cette série en demandant qui a vraiment les clés. Nous terminons sur une question plus inconfortable. Même lorsqu'ils détiennent certaines clés, nos partis savent-ils quelle porte elles ouvrent ?

L'enjeu du 23 septembre n'est donc pas seulement de départager six catalogues de promesses. Il est de savoir si l'un de ceux qui prétendent gouverner a compris que le métier du gouvernement a changé et qu'avec une marge financière étroite et un pouvoir stratégique partagé, sa valeur ne se mesurera plus à ce qu'il décide ou dépense, mais à ce qu'il sait déclencher, coordonner, densifier et libérer. C'est précisément là que les six programmes restent les plus silencieux.

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Le constat, au terme de cette série, est donc moins sévère qu'il n'y paraît. Il est plus grave. Nos partis ne manquent pas seulement de bonnes mesures. Ils n'ont pas encore rompu avec cette grammaire du pouvoir qu'ils continuent, sans toujours s'en apercevoir, à reproduire eux-mêmes.

Avant de leur demander ce qu'ils feront du gouvernement, il faudra peut-être commencer par leur demander ce qu'ils pensent que gouverner veut dire.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l'ISCAE.

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