Culture
La bêtise, ses diplômés, ses experts et ses certitudes – Par Samir Belahsen
La bêtise cultivée et prétentieuse qui dispose de diplômes, de vocabulaire, de chiffres et d’autorité, elle met son « intelligence » au service d’une idée fausse ou dangereuse.
Le problème avec les cons c’est qu’ils ne savent pas qu’ils sont cons. Et « Le temps ne fait rien à l'affaire / Quand on est con, on est con ! » chantait Brassens. Michel Audiard fait dire à M. Fernand dans Les tontons flingueurs, cette réplique culte : « Les cons, ça ose tout. C'est même à ça qu'on les reconnaît. ». Pour Samir Belahsen, la stupidité n’est pas toujours là où on l’imagine. Elle peut prospérer au cœur du savoir, se dissimuler derrière les diplômes, emprunter les apparences du progrès et devenir un redoutable instrument du pouvoir. De Flaubert à Bonhoeffer, en passant par Musil et Nietzsche, il explore les multiples visages d’une bêtise qui ne relève pas tant de l’ignorance que du renoncement à penser par soi-même.

Samir Belahsen
“L'intolérance et la haine prospèrent dans l'ignorance, la stupidité et le faux nationalisme.”
Albert-Ena Caron
« Seules deux choses sont infinies, l'univers et la stupidité de l'homme. Et encore, je ne suis pas sûr de la première ! »
Albert Einstein
L’actualité nous rappelle que la stupidité n’est pas l’absence d’intelligence, comme le prétendent certains dictionnaires. Elle s’installe parfois au cœur même du savoir, de la culture et du progrès.
Les grands écrivains et penseurs qui l’ont étudiée ne la réduisent jamais à une simple ignorance. De Flaubert à Musil, en passant par Nietzsche et Bonhoeffer, une même intuition s’impose, la bêtise est d’autant plus redoutable qu’elle prend les apparences de la pensée.
La bêtise comme idolâtrie du savoir
Selon Flaubert (1821-1880), l’opposition rassurante entre esprit et bêtise n’est qu’un leurre. Pour lui, « la bêtise n’est pas d’un côté, et l’Esprit de l’autre », souvent elles coexistent, cohabitent, se nourrissent mutuellement et se déguisent l’une en l’autre.
Dans son dernier roman, Bouvard et Pécuchet (publié à titre posthume en1881), les deux personnages (les deux copistes Parisiens) ne sont ni ignorants ni malveillants. Ils lisent tout, compilent les savoirs, accumulent des connaissances, mais échouent dans tout ce qu’ils entreprennent. On peut dire que leur faiblesse ne réside pas dans un manque d’information, mais dans leur incapacité à relier le savoir à l’expérience, au jugement et à la réalité.
La bêtise, au sens de Flaubert naît de la croyance qu’emmagasiner des idées suffit à penser.
Dans le Dictionnaire des idées reçues, il prolonge cette pensée, il dénonce la paresse intellectuelle de ceux qui répètent des formules toutes faites au lieu d’examiner le monde réel par eux-mêmes. Cela nous rappelle les fameux éléments de langage.
La bêtise comme progrès déguisé
Dans sa conférence De la bêtise (1937), Robert Musil (1880- 1942) formule une thèse encore plus actuelle : « Si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. »
Pour Musil, la bêtise n’est pas un déficit intellectuel, c’est une qualité sociale, largement valorisée, elle emprunte le visage de la compétence, de l’optimisme technique, de l’efficacité et de la certitude.
Le stupide n’est pas celui qui ne sait rien, c’est le plus souvent celui qui sait beaucoup, mais avec une assurance qui lui interdit toute remise en question.
Musil analyse deux formes de bêtise. La bêtise honnête et modeste, qui reconnaît ses propres limites, pose quelques questions et demeure relativement inoffensive.
Alors que la bêtise cultivée et prétentieuse qui dispose de diplômes, de vocabulaire, de chiffres et d’autorité, elle met son « intelligence » au service d’une idée fausse ou dangereuse.
Elle est contagieuse et rassurante, elle propose des réponses simples et simplificatrices, des ennemis identifiables et des slogans faciles à répéter. Cette simplicité devient séduisante en période d’incertitudes ou de crise. Elle offre ce sentiment d’appartenance rassurant et dispense de l’effort de penser.
Musil reconnaît la bêtise supérieure à plusieurs signes. Le premier est le refus de la nuance, la confusion entre opinion personnelle et vérité, et une certitude excessive dissimulée derrière des références, des statistiques ou un discours technique (et j’ajouterais ou idéologique).
La bêtise comme condition de la vie
Dans Crépuscule des idoles (1889), Nietzsche (1844-1900) observe que toute morale naturaliste « enseigne le rétrécissement des perspectives, donc, en un certain sens, la bêtise, comme condition de vie et de croissance ».
Dit autrement, une certaine dose d’aveuglement, de simplification ou de limitation peut parfois être nécessaire pour agir. Personne ne peut tout comprendre, tout prévoir et tout interroger en permanence. Nietzsche ne s’y résout pas. Pour lui, la bêtise demeure une force destructrice que la pensée doit combattre, y compris, sinon surtout, en elle-même.
La stupidité comme état social
Dietrich Bonhoeffer, en 1943, depuis sa prison nazie, proposait une analyse plus politique. « La stupidité est un ennemi du bien plus dangereux que le mal ». Contre le mal on peut protester, contre la stupidité on est souvent désarmé.
Pour Bonhoeffer, la stupidité n’est pas une question de quotient intellectuel. C’est surtout un état social. Isolément, l’individu peut être lucide et intelligent. Quand il se fond dans une masse, un parti, une institution ou une idéologie, il peut devenir incapable de juger, stupide.
Bonhoeffer soutient que le pouvoir fabrique la stupidité. Quand il est absolu, celui qui l’exerce comme celui qui s’y soumet cessent de penser par eux-mêmes. Ils se réfugient dans les slogans, l’obéissance et les certitudes.
Quelle serait la différence entre le stupide et le méchant ? Généralement, le stupide ne sait pas qu’il l’est. Le méchant, dissimule ses intentions, le stupide, lui, est convaincu d’agir pour le bien. C’est là où résiderait le danger, il fait le mal en croyant faire le bien, et dans sa certitude rien ne l’arrête. Les faits, les preuves ou les arguments ne suffisent pas à le faire vaciller.
Le remède au règne de la stupidité n’est donc pas simplement davantage d’école, de savoir ou d’information. Il exige plus une liberté intérieure : le courage de douter, de résister à la pression du groupe.
Quelle convergence ?
Ce qui relie tous ces penseurs, c’est le refus de réduire la stupidité à une simple pathologie individuelle.
Flaubert montre comment elle peut coexister avec l’érudition ; Musil, explique qu’elle peut se confondre avec l’air du temps et le progrès ; Nietzsche, illustre qu’elle est à la fois condition et ennemie de la pensée ; Bonhoeffer avertit qu’elle peut devenir un instrument du pouvoir.
Dans Stupidity (2002), la philosophe Avital Ronell résume : « La bêtise, cette marque indélébile de la modernité, est notre symptôme. » Elle « n’est pas le simple contraire du savoir, pas plus qu’elle ne constitue l’autre de la pensée ». Elle est l’ombre de la pensée, son double involontaire.
La stupidité n’est ni une fatalité pittoresque, ni une simple maladresse et encore moins le privilège des autres.
Au quotidien, sur les chaines de télévision et sur les réseaux sociaux, elle prospère souvent chez les diplômés, les experts, les décideurs, les commentateurs et chez tous ceux qui confondent l’autorité de leur fonction avec la vérité de leur jugement.
La bêtise s’affiche. Elle se présente comme efficacité, comme réalisme, comme certitude « scientifique » ou comme loyauté au groupe, comme fidélité au parti...
Elle glorifie et récompense ceux qui répètent, pénalise ceux qui doutent.
Refuser cette bêtise est un devoir civique pour cesser de confondre information et intelligence, compétence et discernement, majorité et vérité. Une société qui ne tolère plus le doute, la critique et la responsabilité ne devient pas plus forte, elle devient facilement manipulable.