Culture
Le prolétaire et le pauvre – Par Abdesslam Benabdelali
La valeur du film de Charlot tient plutôt à ce qu'il s'est contenté de représenter « le pauvre », nous permettant ainsi de « voir quelqu'un qui ne voit pas, et c'est là le meilleur moyen de voir clairement ce que lui ne voit pas ».
À partir d’une lecture des Temps modernes de Charlie Chaplin par Roland Barthes, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, interroge la mutation des protestations contemporaines. Là où le prolétaire portait autrefois une conscience de classe, structurée par les syndicats et les partis, resurgit aujourd’hui la figure du pauvre, mobilisé d’abord par le pouvoir d’achat, la vie chère et la subsistance. Une évolution qui révèle, selon l’auteur, moins un recul de la conscience qu’une désagrégation des cadres collectifs qui la rendaient possible.

Abdeslam Benabdelali
Ce qui frappe dans les différentes formes de protestation qui surgissent ici et là, que ce soit dans certaines capitales arabes, ou même européennes et américaines, c'est qu'elles ne donnent plus la priorité au politique ni au syndical comme nous en avions l'habitude dans ce genre de contestations. Elles ne brandissent pas de slogans universels, ne portent pas de revendications syndicales, ni de demandes susceptibles d'assurer la dignité du citoyen, mais se concentrent désormais sur des questions attachées au quotidien immédiat, telles que la faiblesse du pouvoir d'achat, la vie chère et l'épreuve de « la subsistance ». Elles ne soulèvent pas les protestations du « prolétaire » et ses revendications, mais font plutôt ressortir le visage du « pauvre ».
Roland Barthes avait écrit, sous le titre « Le pauvre et le prolétaire », un commentaire sur le film de Charlie Chaplin Les Temps modernes, montrant que Charlot n'a cessé de regarder le prolétaire à travers les traits du pauvre. Et si cela a donné aux scènes du film force et importance, cela a constitué en même temps son ambiguïté politique. Dans ce film, Charlot n'a cessé d'effleurer le thème du prolétaire sans jamais le traiter politiquement. Ce qu'il présente, c'est le prolétaire encore inconscient de sa condition de classe. Il nous montre un pauvre déterminé par la nature immédiate de ses besoins, et par sa dépendance totale envers ses maîtres — ces maîtres n'étant pas ici les patrons d'usine, mais d'abord les forces de l'ordre, puis « les riches ».
Cet homme englouti dans sa faim demeure constamment dépourvu de conscience politique. Il est vrai qu'il est un artisan rebelle à la machine, « mais il demeure incapable de saisir l'arrière-plan politique de tout cela, et de revendiquer une stratégie collective ». Nous ne sommes donc absolument pas ici face à l'ouvrier engagé qui mène une lutte consciente encadrée syndicalement et inspirée par un parti, au service des causes ouvrières où qu'elles soient, mais face à un « prolétaire brut », face à un pauvre dont le slogan est le pain et la « subsistance », voire face à un pauvre sans slogan du tout.
Cette ambiguïté politique qui marque le film n'est nullement, aux yeux de Barthes, un défaut. Car la grandeur du film réside selon lui dans le fait qu'il n'était pas encore tombé dans les travers des formes artistiques ultérieures qui ont mis en avant le « prolétaire » pour nous faire prendre conscience de sa misère et de sa privation. La valeur du film de Charlot tient plutôt à ce qu'il s'est contenté de représenter « le pauvre », nous permettant ainsi de « voir quelqu'un qui ne voit pas, et c'est là le meilleur moyen de voir clairement ce que lui ne voit pas ». L'absence de conscience politique chez le personnage du film est précisément ce qui ouvre un espace au regard critique du spectateur/lecteur.
Du temps de Charlot, le prolétaire existait comme possibilité historique (conscience de classe, syndicat, parti), et le film montrait un pauvre qui ne l'avait pas encore atteinte. Aujourd'hui, la question est : le « pauvre » contemporain manque-t-il de conscience politique parce qu'il ne l'a pas encore atteinte, ou parce que les cadres qui faisaient passer de la pauvreté à la conscience de classe (le syndicat, le parti, l'Internationale) se sont eux-mêmes désintégrés ? Charlot dépeignait un pauvre en chemin (théoriquement) vers la conscience de classe, tandis que nous sommes aujourd'hui, de par le monde, face à un citoyen qui sort de la figure de l'ouvrier conscient pour retourner à celle du pauvre. Charlot montre un retard historique, tandis que les protestations d'aujourd'hui montrent peut-être une absence structurelle de ces cadres. Il suffit de regarder autour de nous la montée de protestations sans leaders ni slogans, comme les protestations des « Gilets jaunes » européens — mouvement complexe aux composantes contradictoires, mêlant droite et gauche, portant des revendications écologiques et fiscales, aux côtés de revendications identitaires en même temps.
Mais la valeur du film ne réside-t-elle pas aussi dans le fait qu'il reste, aujourd'hui encore, capable d'exprimer la réalité actuelle, surtout après le retour du « pauvre » sur le devant de la scène — non pas pour brandir des slogans « pour les travailleurs du monde », mais pour réclamer un « pain nu » lui permettant simplement de continuer à vivre ?
Cependant, la valeur du film aujourd'hui ne réside pas seulement dans sa persistance ou sa capacité à se répéter, mais dans le paradoxe douloureux qu'il révèle : l'histoire, contrairement à ce qu'avaient supposé Barthes et son époque avec leur logique évolutionniste quasi marxiste, n'a pas nécessairement progressé du « pauvre » vers le « prolétaire » — c'est-à-dire de la conscience du besoin immédiat vers la conscience de la position de classe et de la lutte organisée — mais a plutôt régressé, ou presque.
Le manifestant que nous voyons aujourd'hui dans certaines régions arabes, ou dans les rues de Paris ou de New York, n'est pas cet ouvrier qui aurait acquis sa conscience syndicale et politique puis l'aurait soudainement perdue, mais bien le produit de la désintégration des cadres mêmes qui faisaient passer le pauvre au rang de prolétaire : des syndicats épuisés par la domestication ou la marginalisation, des partis ayant perdu le lien avec leurs bases populaires, une Internationale qui s'est évaporée avec l'évaporation du rêve qu'elle portait. La « subsistance" "العيش» n'est plus une revendication qui précède le politique ou qui lui est extérieure ; elle est devenue, en l'absence de tout autre encadrement, la seule forme disponible pour réclamer la dignité. C'est peut-être là le plus grand paradoxe : que le pauvre dépeint par Charlot, en chemin théorique vers la conscience de classe, se transforme en l'horizon où aboutit le citoyen actuel, après avoir traversé l'expérience de la conscience et de l'organisation puis en être sorti les mains vides.
Et c'est précisément ici que réside l'actualité de Barthes : si la grandeur du film de Charlot tenait, selon lui, à ce qu'il nous ait permis de « voir quelqu'un qui ne voit pas », alors la question que posent les protestations d'aujourd'hui est : qui va jouer, face à ce nouveau pauvre, le rôle que Barthes lui-même a joué ? Peut-on voir, dans la revendication du « pain nu » et de la « subsistance » dépouillée de tout slogan, ce que cette revendication ne peut voir elle-même — c'est-à-dire voir ses revendications syndicales derrière l'absence de toute organisation, et voir sa dimension politique latente, malgré son déni apparent de toute politique ?