Like-moi – Par Abdesslam Benabdelali

Like-moi – Par Abdesslam Benabdelali

Le selfie est-il un moyen de se reconnaître ou un instrument de reconnaissance ?

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Le selfie est-il une affirmation de soi ou une quête de reconnaissance ? En revisitant le cogito de Descartes à la lumière des réflexions de Sartre et de Lacan, Abdesslam Benabdelali explore les mutations de la subjectivité à l’ère des réseaux sociaux. Derrière l’autoportrait numérique se dessine un moi qui ne cherche plus tant à se connaître qu’à être vu, approuvé et valorisé par les autres. Une existence virtuelle suspendue au regard d’autrui, où le nombre de likes devient une mesure de la reconnaissance et où l’identité se construit dans une tension permanente entre le réel et le virtuel.

Abdesslam Benabdelali

La plupart de ceux qui ont écrit sur le phénomène du selfie assimilent cette opération d’« autoportrait » au cogito cartésien : « Je pense, donc je suis », et proposent des formules telles que : « Je pose, donc je suis, ou encore : « Je selfie, donc je suis ». Ils supposent ainsi que cette opération reconduit au sujet et renvoie au moi de la même manière que le cogito. Mais le fait de prendre une photo de soi et de la mettre sur les réseaux sociaux, dans l’attente de voir combien de likes elle recueillera, modifie-t-il réellement le rapport à soi et, plus précisément, fait-il surgir le moi ? Ou bien la transformation s’opère-t-elle dans le rapport à l’autre ? Autrement dit : l’« autoportrait » est-il un chemin vers la conscience de soi et, dans ce cas, de quelle subjectivité s’agit-il ? Ou bien l’autre, et l’autre avant tout, est-il la véritable cible de cette opération ? En somme : le selfie est-il un moyen de se reconnaître ou un instrument de reconnaissance ?

Avant de tenter de répondre à cette question, arrêtons-nous un instant sur l’opération elle-même afin d’en déterminer la nature. Qu’est-ce qui la distingue, en premier lieu, des opérations ordinaires de prise de vue ? Sa caractéristique essentielle est peut-être que l’œil derrière l’appareil n’est, dans ce cas, ni l’œil d’un autre, ni même celui de l’appareil photographique, mais mon propre œil. Je regarde mon propre moi. Nous avons affaire ici à une caméra-miroir qui réunit les effets de la photographie et ceux de la contemplation de soi dans le miroir.

Je ne me photographie pourtant pas de la même manière que je photographie les paysages que je contemple ou les monuments que je visite. Dans le selfie, les monuments qui apparaissent à l’arrière-plan ne sont plus ce qui importe. Ils ne tirent leur valeur que de leur rapport à moi. Lorsque je prends une photo avec un monument historique derrière moi, le second plan de la photographie tire son sens et sa valeur du premier, et non l’inverse. Le monument ne prendra son sens nouveau, ravivé, qu’à travers mon regard sur lui et ma présence à ses côtés. Il ne sera plus montré sous la forme sous laquelle on l’a toujours montré : il sera montré avec moi, photographié alors que je me tiens à côté de lui.

Nous pouvons remplacer les monuments par des personnalités publiques. Dans ce cas, nous ne prenons pas un selfie avec n’importe qui, ni de n’importe quelle manière. Nous veillons à ce que la présence de l’autre nous confère une nouvelle parure et rehausse notre propre valeur. Je serai reconnu, et j’« existerai », à travers les célébrités que je fréquente. Je tirerai ma célébrité de celui avec qui je prends le selfie, ou plutôt de mon « selfi », si l’on peut dire, en suivant le proverbe marocain : « Dis-moi avec qui tu as été vu, et je te dirai à qui tu ressembles. »

Et pourtant, je ne m’identifie pas à mon « selfie », puisque je ne tarderai pas à le remplacer à la première occasion, afin de changer mes photos, de raviver mon existence et de renouveler mes moi. Aucun lien véritable ne m’attache à la star du cinéma ou du sport avec laquelle je prends la photo. Il se peut que je n’aie même jamais lu les œuvres de cet écrivain célèbre à côté duquel je me photographie. Lui ne me connaît certainement pas, et peut-être même ne connaît-il pas mon nom. Quant à moi, je le « connais », non pas en tant qu’être humain, ni même, peut-être, en tant qu’écrivain, mais en tant que nom célèbre que tout le monde connaît. Et c’est précisément cela qui m’importe. Je sais qu’il est célèbre, et je tirerai ma propre célébrité de celle de son nom.

C’est ici que commence la transformation de la nature de l’image. Je commence par me regarder moi-même, mais je ne prends la photo que pour être regardé. L’image qui naît du miroir se tourne désormais vers l’œil de l’autre. Elle n’est donc plus simplement une image que je garde pour moi, mais une image que je dépose auprès des autres.

Cette photo que je vais prendre n’est d’ailleurs pas destinée à rejoindre le musée de mes souvenirs. Je ne la conserverai pas comme un souvenir. Je m’empresserai au contraire de la jeter sur le réseau, afin que les autres me voient comme je souhaite être vu. Le selfie n’existe pas pour conserver des souvenirs et rendre le moment éternel, mais pour circuler sur le réseau et récolter le plus grand nombre possible de likes.

Le selfie est donc tourné vers l’œil de l’autre, vers son regard. Il ne faut pas oublier la formule de Sartre : « Pour exister, il faut être regardé. », ou celle de Borges : « Etre c’est être vu ». Mon existence consiste ici à être sous le regard de l’autre. J’existe dans la mesure où les autres me voient.

Mais l’enjeu ne se réduit pas au fait d’être visible. Le selfie est une stratégie de communication qui vise à compenser le déficit de validation effective, et peut-être la perte de réalité, dont souffre le soi réel. À la différence du « stade du miroir » dont parle Lacan, et qui révèle à l’enfant une image globale de lui-même, le « stade » du selfie ne révèle qu’un soi virtuel. Ou plutôt, disons que ce que révèle le « stade » du selfie, c’est la constitution d’une autre forme de subjectivité, une subjectivité hybride qui éprouve des difficultés à s’affirmer comme telle et demeure en équilibre instable entre le réel et le virtuel.

L’individu n’est plus ici ce qu’il est à travers la conscience qu’il a de son existence en tant qu’être qui pense, sent, doute, se souvient et imagine, mais à travers l’ensemble de ses images déposées dans l’espace virtuel. Le soi n’est plus quelque chose sur quoi je prends appui de l’intérieur, mais quelque chose qui se constitue devant les autres et à travers leurs regards et leurs réactions.

Nous sommes donc devant une subjectivité sans sujet, devant un cogito du self, un cogito d’un moi anonyme. Alors que le cogito cartésien fait du sujet la source du sens et institue un moi fondateur de l’existence, le moi du selfie tire son sens et sa valeur de l’autre, de ce que celui-ci lui accordera sous forme de likes et de signes de reconnaissance. Le selfie n’est donc pas un cogito au sens cartésien : il ne vise pas la conscience du moi ni la reconnaissance de soi, mais tend plutôt à obtenir la reconnaissance de l’autre.

C’est ici que nous pouvons revenir à Lacan. Il avait critiqué le cogito qui a fondé une part essentielle de la philosophie moderne et lui avait opposé une formule qui révèle l’échappée du moi et sa non-coïncidence avec lui-même : « Je suis là où je ne pense pas, et je pense là où je ne suis pas. » Le moi ne se trouve plus là où il croit être, et ne coïncide plus avec lui-même à chaque instant.

Nous pouvons peut-être transposer cette échappée, voire cette blessure qui affecte le moi contemporain, dans l’univers du selfie. Lorsque l’image projette le sujet dans le monde virtuel, le moi ne trouve plus son lieu d’existence ni en lui-même ni même dans son reflet au miroir, mais dans le réseau, où il dépend du regard des autres et où le like devient le signe et la preuve de son existence.

Le nouveau cogito ne pourrait donc plus se formuler ni par « Je pense, donc je suis », ni même par « Je me photographie, donc je suis », mais par une la formule :

« Je ne suis ni là où je pense, ni là où je ne pense pas ; je ne suis que sur le réseau, où je me nourris de mes likes. »