Des noms et des faits de mon bled

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Lfquih Mohamed Ben Ahmed El-abdi Alkanouni, théologien de la tribu Ouled Zeid (région de Safi), auteur de plusieurs ouvrages dont Assafi wa ma ilyhi kadimane wa haditane (Safi d’hier et d’aujourd’hui) [traduction de Quid NDLR)

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 Quelle que soit l’importance d’une collectivité, sa mémoire emmagasine des noms et des épopées. Ce sont ce qu’on appelle les mythes du village. Mais cette mémoire collective est souvent capricieuse et sélective. Elle retient certains faits et gestes et en oublie d’autres, souvent les plus désagréables. Les anciens de mon douar parlent sans se faire prier du temps de jadis, qu’ils n’ont pas forcément connu. Ils ne manquent jamais de citer avec nostalgie des noms et des faits liés à ce passé glorifié. Les personnages cités ne sont pas des héros de renommée nationale, mais des figures locales dont on finit par ne plus se rappeler que du détail évocateur qui les distinguait par rapport à leurs contemporains. Les souvenirs de ce passé enfoui finissent par grossir de manière démesurée avec la succession des générations. Pour ne pas tomber dans la crédulité sans nuances à laquelle convient ces évocations fantasmagoriques, j’ai dû composer avec les faits tout en retenant certains des noms dont le souvenir remplit de fierté les gardiens de la mémoire collective. Je leur ai inventé d’autres gestes. Ecoutons ce fragment d’un passé revisité.

Belaïd, fils de Hmida Ben Qacem, puissant cheikh de sa sous-fraction tribale, parmi les neuf chioukh qui secondent le caïd si Mohammed Ben Si Aissa, a moins de quinze ans lorsque son père l’a accompagné à Marrakech, dans les années trente, pour l’inscrire à la medersa Ben Youssef, cette école de l’époque des sultans Saadiens, construite à proximité de l’antique mosquée-université dont elle porte le nom. Il y arrive au moment où la jeunesse des universités traditionnelles de Fès et de Marrakech est agitée par un mouvement de révolte contre le dahir dit « berbère », un subterfuge de la part des autorités du Protectorat pour diviser les Marocains. C’est le début de la naissance du mouvement nationaliste marocain sous sa forme urbaine organisée, qui donnera naissance aux partis politiques qui militeront pour l’indépendance du pays et qui animeront la scène politique du Maroc indépendant. 

Belaïd est trop jeune pour saisir toute la profondeur du mouvement animé par les étudiants des niveaux supérieurs. En outre, il n’a pas le loisir de suivre les activités estudiantines, parce qu’il ne réside pas à la medersa comme ses condisciples. Il est logé chez un ami de son père, Moulay Al Mamoun. De surcroît, son père l’a mis en garde contre la fréquentation des citadins et l’a fortement incité à ne s’occuper que de ses études.

Dès son jeune âge, il a fréquenté, pendant des années, la medersa rurale se trouvant à proximité de son propre douar, tenue par un âlim du nom de si M’hammed, du hameau appelé El Ghrayer. Le vénérable fqih est en même temps magistrat. Sa charge ne l’empêche pas de consacrer ce qui lui reste de temps à l’enseignement. Il a construit à côté de sa maison cette école traditionnelle en y annexant quelques chambres pour accueillir étudiants et enseignants venus de loin, comme le veut la tradition. Il a réuni un fonds documentaire de grande valeur que les initiés viennent consulter. Belaïd a ainsi terminé la mémorisation du Saint Coran et commencé à être initié à la grammaire et l’exégèse du Coran dans de bonnes conditions et entre de bonnes mains.

L’entrée de Belaïd à l’université, suivant les conseils de si M’hammed, est censée lui permettre d’apprendre la théologie et le droit musulman afin de devenir adoul, notaire, métier très prisé à l’époque. Son père veut lui faire intégrer ce corps très respecté et très élitiste, puisqu’il n’existe à l’époque que six notaires pour toute la fraction tribale des Temra, dont relève la sous-fraction à laquelle appartient la famille de Belaïd. Néanmoins, celui-ci a été rapidement happé par les cours de littérature. Au lieu de se familiariser avec le Muwatta’e de l’imam Malek, l’ouvrage de fond que les étudiants désireux de se spécialiser en droit musulman apprennent par cœur, il a préféré la Alfia,ce manuel de grammaire en mille vers qu’il finit par maîtriser à force de le mémoriser et de fréquenter les cercles des maîtres qui en expliquent les tenants et aboutissants. Il est aussi devenu un familier de Lissan al Arab, cette grande encyclopédie de la langue et de la littérature arabes. Il n’a jamais été attiré par les problèmes complexes des partages successoraux qui nécessitent des notions d’arithmétique et la maîtrise de l’art des fractions. Il a préféré les textes de littérature. La facilité avec laquelle il a appris les classiques de la grammaire arabe a rapidement attiré l’attention de l’un de ses professeurs qui l’a encouragé à se spécialiser en littérature classique. Mais c’est surtout la découverte de la poésie qui va façonner son parcours.

Il a lu et appris tout ce qui lui est tombé entre les mains. Son amour pour la poésie l’a poussé à apprendre les règles et techniques de la discipline. Il est devenu très vite un rimeur redoutable qui tourne en dérision quiconque lui chercherait querelle. Mais c’est un garçon plutôt pacifique.

A côté des habitudes des étudiants pérégrins qui viennent de leur campagne en quête de savoir, Belaïd a contracté celles du rêveur à l’écoute de ce qui est beau. En plus des longues heures qu’il passe à la riche bibliothèque de la medersa, il déambule dans les cercles des conteurs et des chanteurs du malhoun, de longs poèmes en dialecte marocain, très imagés et parfois très cocasses. Il aime venir à Jamaâ l’fna pour écouter ces vers façonnés le plus souvent par des artisans qui, tout en étant occupés à marteler leur cuivre ou à œuvrer leur cuir ou leur bois, chantonnent et finissent par monter toute une histoire en rimes. Dans ses promenades dans les ruelles du souk de Marrakech, il s’arrête longuement pour se délecter de strophes chantées par des artisans. Parfois, il accepte le verre de thé que lui propose l’un d’entre eux ; faisant cependant attention pour ne pas tomber entre les griffes d’amateurs d’éphèbes contre lesquels il a été mis en garde par beaucoup de gens.

A la fin de son cycle d’études, Belaïd est un grand jeune homme d’environ vingt ans, serein et disert. C’est déjà un excellent compagnon pour les gens cultivés. C’est l’époque où il reprend contact avec le fqih si M’hammed, son ancien maître. Durant le séjour de Belaïd à Marrakech, ses entrevues avec celui-ci ont été épisodiques et courtes. Au moment où il a opté pour la littérature, il a pendant un certain temps évité son mentor, de peur que celui-ci désapprouve son choix. Mais, connaissant l’entêtement de son élève, celui-citrouve le moyen de lui faire savoir qu’il respecte sa décision de ne pas se spécialiser en théologie.

La tolérance de si M’hammed lui a permis de voir revenir vers lui ce garçon qu’il apprécie. Il aime sa droiture et son sens de l’à propos. Bien que peu enclin aux rêveries, il écoute parler son ancien disciple avec beaucoup de plaisir. Celui-ci se passionne lorsque le débat porte sur un sujet littéraire. Il a conquis son maître par la profondeur de sa connaissance des classiques arabes. Ils devisent tous les deux pendant de longues heures sans se lasser.

Si M’hammed n’a pas réussi à pousser ses deux fils à faire des études. Ils se sont lancés relativement tôt dans la gestion des affaires familiales. Il a trouvé beaucoup plus de satisfaction avec sa fille, Hniya. Au moment où Belaïd a commencé à fréquenter son ancien maître de manière assidue, Hniya a une douzaine d’années. Elle a appris à lire et à écrire dans la medersa de son père. Celui-ci lui donne à lire des livres de plus en plus savants. Son jeune âge lui donne une grande liberté de mouvement. Belaïd l’a souvent vue venir s’installer en silence auprès de son père et écouter attentivement la discussion. Les deux compères oublient quelquefois sa présence discrète. Elle se manifeste en posant de temps à autre des questions sur les choses qu’elle ne comprend pas. Son père essaie toujours de répondre à ses interrogations. De temps à autre, il lui dit gentiment que ce n’est pas de son âge ou qu’elle comprendrait plus tard. C’est rare où il lui demande d’aller aider sa mère. Elle finit toujours par se faire accepter dans ces apartés littéraires et par fréquenter régulièrement ces rencontres… Cette tolérance est une des expressions de l’affection qu’a si M’hammed pour sa fille unique.

Hniya mérite amplement ce statut exceptionnel pour l’époque et pour le monde rural où elle est née et où elle vit. Du reste, son père essaie de l’envoyer souvent dans leur pied-à-terre de Safi pour l’initier à la vie moderne et à la gestion des affaires domestiques, afin de mieux la préparer à son futur statut de femme mariée. Par ailleurs, elle est jolie et attachante. Ses yeux sont remarquablement noirs et son regard est franc et tranquille. Belaïd a, d’abord, développé à son égard une grande affection de grand frère. Pour lui, c’est une nouveauté, puisqu’il n’a pas eu la chance d’avoir des frères et sœurs. Elle l’appelle d’ailleurs affectueusement khouyi, l’équivalent de frérot. Il s’est habitué à sa présence discrète et agréable. Chaque fois qu’il s’installe auprès de son maître, il cherche des yeux sa silhouette. Il a même parfois poussé la familiarité jusqu’à questionner le fqih sur certaines absences de sa fille. Si M’hammed a plutôt encouragé cet intérêt et cette relation naissante.

Le temps a passé et Hniya commence à afficher les attributs d’une féminité prometteuse. Sa façon de regarder Belaïd change de jour en jour ; elle rougit chaque fois qu’il s’adresse à elle. C’est probablement à cause de tous ces signes que son père commence à décourager sa présence assidue à leurs discussions. Elle ne disparaît pas complètement, mais commence à espacer ses apparitions et à adopter un air de maîtresse de maison en souhaitant systématiquement la bienvenue à Belaïd. Au début, celui-ci raille quelque peu son ton grandiloquent. Mais il s’aperçoit vite que c’est sa nouvelle carapace pour affronter l’adolescence. Pour continuer à venir le saluer, elle fait semblant de parler en lieu et place de sa mère que Belaïd ne voit que rarement. Cette nouvelle situation l’a dissuadé de continuer à poser des questions sur ses absences. Il sait qu’elle est en train de devenir une femme et qu’elle est souvent à Safi pour s’initier à la vie de la ville. Il est un peu peiné d’être privé de cette présence, mais il finit par s’y habituer, sachant qu’il y aura un retour gratifiant de Hniya. Il l’a vue grandir et sait qu’une idylle est née depuis le jour où elle l’a entendu déclamer un poème classique sur l’amour et le mariage. Du haut de ses douze ans, elle déclare alors tout de go qu’elle se mariera avec Belaïd. Son père se contente de sourire. Depuis lors, cette idée a fait son chemin dans les deux jeunes cœurs, dans un silence que n’entrecoupent que les regards et les soupirs qui ponctuent de plus en plus leurs retrouvailles. Cela n’est pas pour déplaire à Si M’hammed qui, depuis longtemps, appelle de ses vœux une telle union.

Post-scriptum :

Belaïd ould Hmida ben Qacem était un chasseur hors pair, adulé par ses contribules et apprécié par les chasseurs européens qui l’associaient à leurs parties. Il décéda à la suite d’un accident de chasse.

Hmida ben Qacem était un cheikh réputé de la fraction des Temra, la tribu du fameux caïd si Aissa ben Omar al Abdi.

Le Fiqih Si M’hammed al Abdi avait une médersa au lieu-dit El Ghrayer, à proximité du douar de Hmida Ben Qacem.

Aziz Hasbi,

Rabat, le 25 septembre 2020