Lectures et relectures au temps du corona : XI- ''La rue virtuelle'', une navigation avec bouées de sauvetage

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Derb Marrakech à Casablanca : le derb, une communauté et un mode de vie en voie de disparition

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Le derb, tel qu’on l’a connu avant l’apparition du Mur bleu, et peut-être avant même la transformation de la structure familiale en famille nucléaire encagée dans les immeubles économiques, est aujourd’hui le maillon manquant de la chaine de l’éducation. Comment ? C’est ce que nous explique Abdejlil Lahjomri dans cette onzième chronique de Lectures et Relectures au temps du corona. Un pont pour le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume pour discuter l’usage d’Internet tel que le veut Bill Gates pour nos enfants. Au moment où l’on parle beaucoup de l'enseignement à distance et ad nauseam de télétravail, Abdejlil Lahjomri nous offre un texte qui devrait ouvrir les voies à un sérieux débat.

Trois acteurs intervenaient dans l’éducation traditionnelle : la famille, l’école (le msid) ; la rue ou plus exactement le « derb ». Ces espaces qui généralement n’étaient pas si éloignés géographiquement les uns des autres interféraient d’une manière ou d’une autre dans l’encadrement des enfants du quartier. Le quartier n’existe plus dans l’urbanisation moderne des villes, le « derb » n’étant plus qu’un thème romanesque dans une littérature nostalgique.  La famille est de plus en plus permissive, parfois éclatée.  A l’école la discipline est de plus en plus absente.  C’est maintenant une « rue virtuelle », qui défile sur un écran infini devant des enfants obnubilés, happés par des scènes de plus en plus insolites, sans garde-fou aucun, sans contrôle aucun et osons le mot, sans interdit aucun.

Dans la rue qu’était le « derb », tout adulte pouvait sermonner l’enfant turbulent. Tout un chacun pouvait être le père, quand le vrai est absent ou défaillant. Qui dans cette incommensurable « rue virtuelle » pourrait jouer le rôle de père ?  Car le père aimant est celui qui dit non, et combien le disent de nos jours devant cette utilisation frénétique et anarchique des portables, des Smartphones, des IPAD, des ordinateurs. Michel Serres avait appelé cette génération la génération des «  poucettes », leurs pouces étant continuellement en action sur cet objet dont ils refusent de se séparer.  J’avais un jour disserté sur les affirmations suivantes de Bill Gates : « Une fois que nos enfants atteindront un certain âge, avait-il dit, peut-être 8 ou 9 ans, je les laisserai utiliser l’internet sans contrôle strict ». Étonnement ! « Dès que l’enfant grandit, ajoute-t-il, il ne serait pas judicieux de vérifier ses activités sur le Web.  Chaque famille décidera de ce qu’il convient de faire ». Re – étonnement et perplexité !!  Certes, nous savons tous que l’analphabète de demain est celui qui ne maîtrise pas les technologies d’aujourd’hui. Il faut toutefois le reconnaître. Les éducateurs sont en désarroi, les parents inquiets, ce qui n’a pas empêché des intervenants prestigieux dans un récent séminaire sur l’éducation de recommander un enseignement assisté par ordinateur généralisé et tout azimut pour rattraper le temps perdu et affirmer le temps éducatif.  Certes, le tableau numérique est là pour aider le maître. Il aide aussi l’enfant à accéder au monde qui demain sera le sien mais ces outils ne sont pas à la portée des élèves. Il est question ici de l’accès libre au Web, au sein des familles, dans les écoles, dans les cybercafés.  Si l’accès à l’internet est ressenti comme un droit, qui, à propos des PC familiaux, qui, dans les écoles, pourrait passer en revue tous les sites à autoriser ou pas, qui en ferait le classement, en évaluera les contenus, y permettra ou y interdira la navigation ? Le même Bill Gates affirmait : « Bien sûr, je dirai à mes enfants que j’examine la mémoire… ».  Mais lui peut le faire. Qu’en est-il des parents, des éducateurs qui ne peuvent pas le faire parce qu’ils ne savent pas le faire ?  Qui les guiderait ?  Quelle instance éducative ou non peut s’arroger la liberté et le droit de le faire ?  Lionel Jospin alors premier ministre avait par exemple  évoqué une éventuelle « régulation préventive du réseau ». Mais quel organisme peut aider à l’élaboration d’une politique préventive ?  Cette prévention est-elle même possible ?  Quel pourrait être le rôle des pouvoirs publics dans cette régulation ?  Peuvent-ils « légiférer » sans que leur action soit « appréhendée » comme une nouvelle atteinte aux droits de l’homme, de l’élève, de l’enfant ? 

Voilà que, dans un domaine aussi existentiel que l’accès à la modernité la décision risque d’échapper à la famille, à l’école et à la « rue virtuelle » elle-même.

Elle est, cette « rue virtuelle », alimentée nourrie, par un flux ininterrompu de connaissances,  de contre - connaissances, d’informations, de contre - informations, de valeurs, de contre - valeurs, de non - valeurs par un nombre incalculables de sites, de séquences vidéo, d’images, de clips, de phrases sonores, déferlant en vagues successives, agressives, balayant sur le passage le peu d’autorité dont pouvaient encore se prévaloir le père, l’éducateur, le législateur.

Il faut bien apprendre à nos enfants dans ce flux-tsunami à naviguer avec quelques bouées de sauvetage. Chaque époque a eu les siennes. Il faudra leur apprendre à éviter par ces bouées encore à inventer, à ne pas se noyer, à ne pas sombrer dans les sites créés ou à venir du monde numérique de demain… que dis-je ?... du monde d’aujourd’hui ?