Les lettres, les mots et les phrases

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Les lettres, les mots et les phrases

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Les mots et les phrases ont toujours exercé leur magie sur moi ; je suis loin d’être le seul. Lorsque je les rencontrai pour la première fois à l’école sous la forme des lettres de l’alphabet français, je me sentis terrassé par leur extranéité et leur sonorité barbare. Elles tranchaient avec mes l’lif ma yangout, l’ba wahda min l’taht… de ma vénérable école coranique, répétés à l’envi de manière collective et selon une psalmodie rythmée et soporifique. Ils me faisaient moins peur que la terrible baguette en bois d’olivier sauvage du fqih qui tombait à l’aveugle et sans prévenir. 

Mes nouveaux verrous du monde de la connaissance de la langue française étaient plus exigeants : ils prenaient forme sur le tableau noir où la maîtresse, belle blonde bien habillée à mes yeux d’enfant, les dessinait avec un plaisir évident et avec force pleins et déliés. Ils produisaient des sons moins gutturaux que ceux auxquels était habituée ma langue. En plus, ils avaient la fâcheuse habitude de renvoyer tout de suite à un sens. Lorsque la maîtresse écrivit la lettre  au tableau, ce n’était qu’un début.  Elle compliqua la situation en traçant les autres formes que peut prendre notre Et puis, la lettre s’investit tout de suite dans un mot ayant un sens. « Donc ici, nous dit l’institutrice, nous avons la lettre  comme dans le prénom . Vous avez compris ? ». Lorsque je saisis approximativement ce que « lettre » et « comprendre » voulaient dire, je ne retrouvais pas le son du a’ïn de « Ali » que je connaissais. Mais bon, me dis-je, laissons venir. Par la suite, mon prénom fut à son tour francisé par la maîtresse qui lui colla le  de notre nouvel Ali. J’eus l’impression d’un dédoublement de personnalité ! Mais je finis par l’admettre. A partir de ce moment, je saisis à peu près la tournure des choses.

Avec sa forte présence, son écrasante prestance pour nous autres enfants d’une banlieue pauvre et naïve, avec sa dextérité à dessiner les clés de la langue française, sa bouche aux lèvres parfaitement dessinées en rouge écarlate et fort élastiques qui produisait une intonation musicale et des ondes parfumées, tout le monde  s’échinait à  suivre, sinon cette belle créature distribuait coups de règle, tapes sur les nuques et phrases incompréhensibles proférées sur un ton peu amène. Notre guide vers le monde des lettres arrivait ainsi à obtenir silence et discipline de la part d’un auditoire qui peinait à comprendre la langue qu’il était en train d’ingérer. 

Je n’avais jamais vu du rouge sur les lèvres de ma mère ; elle se contentait parfois de laisser macérer dans sa bouche un morceau de souak qui colorait à peine ses gencives. Cette habitude était, selon les dires, la reproduction d’une pratique islamique ancestrale. Mais je finissais par savoir que c’était bel et bien une coquetterie féminine qui coïncidait souvent avec la séance de bain maure. Chaque fois que cela arrivait dans notre logis, mon père affichait un regard doucereux qui, j’allais le comprendre plus tard, faisait partie d’un rituel ancestral et discret de séduction réciproque.

Les lettres se transformaient petit à petit en mots, d’abord digestes car usuels, décrivant les épisodes de la vie des animateurs de notre livre de lecture. Fort heureusement les visages, les paysages et les activités étaient familiers aux apprentis lettrés que nous étions. Les exploits, maladresses et bêtises étaient le fait de personnages ordinaires, Ali, Fatima et tous leurs compères. Mais de temps à autre un mot inconnu montrait le museau. La maîtresse essayait de trouver un équivalent pour nous l’expliquer ; parfois elle réussissait et d’autres fois elle nous renvoyait aux leçons prochaines, voire aux années à venir. Devant ce genre  d’écueils, je posais la question aux garçons des classes supérieures de mon école ou même aux rares lycéens de mon quartier. Lorsqu’ils daignaient répondre, beaucoup d’entre eux me renvoyaient vers l’avenir et m’incitaient à la patience. Souvent ils me rabrouaient. J’allais savoir par la suite qu’ils faisaient partie de ceux qui ne voulaient pas montrer leur ignorance. Mais l’un d’eux me signala qu’il existait ce qu’on appelait un dictionnaire où on trouvait les explications. Mais, prévint-il, « attention ! Les mots ont parfois plusieurs sens. En plus, il faut que tu saches lire et que tu connaisses un peu la langue ». Je pris mon mal en patience, guettant le jour où je serai en mesure de satisfaire aux prérequis ainsi fixés par ce connaisseur des choses du savoir.

Face au miraculeux dictionnaire, je pris la mesure de l’insurmontabilité de la tâche de pénétrer les secrets des mots. S’agissant cependant d’un mini dictionnaire pour débutants, je pris la décision de l’apprendre par cœur. Je ne savais pas encore qu’il y avait d’autres formats plus grands et des encyclopédies en plusieurs volumes. Mais, au bout de quelques jours, je fus découragé. Cette tentative avortée laissa en moi un goût d’échec, mais aussi le sentiment de respect et d’admiration face à un adversaire aussi coriace que cette langue et ses trésors. C’est à partir de ces premières déconvenues que je résolus de noter tous les mots difficiles et leurs significations dans un calepin que je garde toujours. Je consignais aussi les belles phrases qui me parlaient, sachant que j’étais incapable d’écrire de semblables. Je les apprenais par cœur et je reprenais certaines dans mes rédactions ; finissant par apprendre à mes dépens à renvoyer à la source de mes citations. 

La magie des mots faisait ainsi son bonhomme de chemin dans mon esprit. Je n’avais à vrai dire pas de mérite, car dans mon environnement la fascination n’était pas absente. Ainsi dans certaines des discussions entre camarades de quartier, adossés au poteau électrique du coin, il y avait toujours quelqu’un qui sortait un mot savant et défiait les uns et les autres d’en donner le sens. Des adultes, ayant fréquenté l’école et considérant leur certificat d’études d’antan plus solide que les baccalauréats qui commençaient à devenir courants à l’époque de ma jeunesse, sortaient également des mots gardés précieusement comme un trophée et s’en servaient pour étayer leurs prétentions. Dans la rue, quelques rares marginaux ne rataient aucune occasion pour prononcer des mots, en français de préférence, afin de susciter pitié et respect pour celui que les circonstances ont poussé à tendre la main. Les adultes lettrés ne manquaient pas non plus de réciter un beau poème et de souligner la profondeur des mots et l’harmonie des phrases. Beaucoup de gens étaient dans un état second lorsqu’ils écoutaient les magnifiques poèmes chantés par Oum Kaltoum, laissant échapper des « ah ! » lorsque certains mots et phrases étaient déclamés. Du reste, dans ces mélodies, la beauté du poème compte pour moi plus que la musique. 

Le mot peut être cependant un instrument de guerre ouverte ou implicite. A la fin des années soixante-dix, j’avais rendez-vous avec un éditeur ; je le trouvai en compagnie d’un poète connu. J’étais venu lui apporter un exemplaire de ma thèse en vue d’une publication. Le poète me demanda de jeter un regard sur le volume. Il lut le titre à haute voix, tourna et retourna l’écrit et fit une moue qu’il accompagna d’une remarque peu amicale. Il me fit savoir que ce n’était pas en rédigeant un travail aussi volumineux qu’on devenait savant. Il me regarda et prononça un mot dont il me défia d’en donner la signification. Je ne connaissais évidemment pas le sens du vocable. J’allais découvrir plus tard qu’il s’agissait d’une fleur rare. C’était une vexation gratuite venant de quelqu’un qui n’avait nul besoins de faire un étalage de ses connaissances devant un parfait inconnu qui n’avait d’ailleurs émis aucune prétention. Je sus qu’à côté des mots qui font mal, il y a aussi ceux qui peuvent servir d’arme compensatrice de quelque manque bien enfoui dans un subconscient torturé.

Le jeu avec les mots, ou parfois le jeu de mots, demeure un exercice que je pratique  souvent en famille, satisfaisant tout à la fois ma petite fierté de collecteur de mots savants, de phrases et de sens et mon désir de faire bonne œuvre de pédagogue. Evidemment, la prétention peut parfois l’emporter sur le reste. On peut aussi se faire prendre à son propre jeu, lorsque l’entourage s’adonne au même genre d’exercice. Une mauvaise réponse ou l’ignorance du sens passe toujours mal. Mais on oublie et on revient toujours à la charge lorsque l’on avait été toute sa vie sous le charme des trésors de la langue, quelle qu’elle soit, et qu’on cherche à les partager avec les autres.  

La magie des mots et des phrases nous poursuit. En prenant des notes pour une recherche, on emmagasine une quantité de citations et de belles sentences dont la profusion devient parfois un piège, car on n’en veut rien sacrifier et on finit par noyer sa pensée dans celles des autres. Au début de ma trajectoire de chercheur, je croyais que les citations fournies dans les règles de l’art, avec des guillemets et des notes infrapaginales, équivalaient à une démonstration. Mes encadrants me firent vite changer d’avis. En plus, je sus que les mots et les phrases, aussi belles et aussi profondes soient-elles, constituent souvent de faux amis, car on n’arrive jamais à vivre le contexte et le but de la pensée d’autrui.

La force des mots et des phrases, lorsqu’elle nous saisit, a la vertu de nous ramener au sens de l’humilité que nous aurions oublié en cédant pendant un instant à l’orgueil. Celui-ci, lorsqu’il nous prend, nous empêche de reconnaître la valeur, l’originalité et le talent novateur des autres. Il nous fait rater l’occasion d’apprendre et de comprendre les opportunités et les choses de la vie. Il nous fait oublier d’être à l’écoute des mots et des phrases, véhicules du savoir.

Aziz Hasbi,

Rabat, le 17 septembre 2020