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Technique et spiritualité – Par Abdessalam Benabdelali
Le robot-moine porte une robe grise et a été volontairement conçu sans traits faciaux distinctifs, afin que l’attention se porte sur ses paroles plutôt que sur son apparence.
À partir de l’expérience japonaise de Bodaroid, un moine robot conçu pour dispenser des conseils spirituels, le philosophe Abdessalam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, interroge les frontières entre intelligence artificielle et prédication religieuse. Si la machine peut mobiliser les textes, construire un sermon et répondre à des interrogations morales, elle demeure étrangère à ce qui fonde, selon l’auteur, l’expérience spirituelle humaine.

Abdessalam Benabdelali
Partons de cette information relayée par la plateforme Al-Arabiya à la fin du mois de février de l’année en cours, sous le titre : « Face au recul du nombre de moines, le Japon fait appel à un moine robot pour dispenser des conseils spirituels ».
L’article rapporte : « Dans un pays où les traditions séculaires rencontrent les innovations les plus récentes, le Japon a proposé un mélange inattendu entre foi et technologie : un moine robot. Ce robot humanoïde, baptisé Bodaroid, a été développé afin de fournir des conseils spirituels, répondre à des questions philosophiques et peut-être même assister aux rituels bouddhistes.
Ce projet intervient à un moment où le Japon fait face à de nombreux défis, notamment le vieillissement de la population et la diminution de la main-d’œuvre — des défis qui affectent également les institutions religieuses. Avec la baisse du nombre de jeunes rejoignant le clergé, des chercheurs à Kyoto explorent la possibilité que l’intelligence artificielle puisse contribuer à combler ce manque. Bodaroid combine des modèles linguistiques avancés avec un corps humanoïde disponible commercialement. Le robot a été entraîné sur un corpus dense de textes bouddhiques, y compris des écrits complexes et spécialisés, ce qui lui permet de répondre avec réflexion à des questions personnelles et spirituelles.
Contrairement à un simple assistant vocal, Bodaroid est conçu pour fonctionner à l’intérieur des temples. Il peut parler, se déplacer, s’exprimer par des gestes de la main et adopter des postures traditionnelles de prière.
Le robot porte une robe grise et a été volontairement conçu sans traits faciaux distinctifs, afin que l’attention se porte sur ses paroles plutôt que sur son apparence.
Lors d’une démonstration récente dans un temple japonais, Bodaroid a circulé parmi les participants et engagé avec eux des dialogues individuels. Les personnes présentes ont pu le voir répondre à des questions sur la vie, la souffrance et l’éthique — des thèmes centraux dans l’enseignement bouddhiste.
Bien que l’idée d’un moine robot puisse sembler inhabituelle, ses concepteurs affirment que l’objectif n’est pas de remplacer les prêtres humains, mais de soutenir l’interaction spirituelle dans une société en mutation rapide. À mesure que la technologie s’immisce dans les détails de la vie quotidienne, Bodaroid représente une expérience audacieuse sur la manière dont la sagesse ancienne peut coexister avec l’intelligence artificielle. »
La première question qui nous vient à l’esprit est la suivante : un robot peut-il être un prédicateur religieux ?
Cette question peut être abordée selon deux perspectives : celle de la capacité technique, et celle du sens existentiel ou religieux de la prédication.
Du point de vue technique, l’intelligence artificielle peut accomplir certaines fonctions du prédicateur : mobiliser des textes religieux, les expliquer ou les résumer, les relier à des questions contemporaines, voire formuler des sermons dans un langage persuasif. En ce sens, l’intelligence artificielle peut devenir un auxiliaire de la prédication ou un outil de préparation des homélies, à l’instar des livres ou des moteurs de recherche.
Mais la prédication, comme on le sait, n’est pas seulement un discours. Dans de nombreuses traditions, la prédication religieuse ne se réduit pas à la transmission d’un savoir. Elle ne consiste pas simplement à communiquer des informations : elle comporte d’autres dimensions. Elle vise une intention éthique et spirituelle, et elle engage l’expérience existentielle de la foi, ainsi que la responsabilité morale devant ceux auxquels elle s’adresse.
Le prédicateur ne se contente pas de dire ce qu’il faudrait faire : il est supposé « vivre » ce qu’il dit. C’est ici que se manifeste la ligne de partage entre lui et l’intelligence artificielle. Car si l’IA peut produire un discours sur la foi, elle ne peut ni croire, ni se repentir, ni éprouver l’angoisse spirituelle qui constitue la matière même de la prédication.
L’article mentionne que le robot « a été volontairement conçu sans traits faciaux distinctifs afin que l’attention se porte sur ses paroles plutôt que sur son apparence ». Ce robot n’a pas de visage : pas de regard, pas de sourire, aucun de ces signes qui excèdent les mots échangés. Il substitue ainsi le langage des phrases au langage des signes — celui des regards et des gestes —. Or ce langage du geste échappe à l’intelligence artificielle.
On peut donc dire que l’intelligence artificielle est capable d’imiter le langage de la prédication, mais qu’elle ne vit pas l’expérience de l’appel intérieur qui lui confère sa crédibilité. Car la prédication, dans son essence, n’est pas seulement une rhétorique verbale faite de sentences et de formules mémorables ; elle est une relation entre deux consciences : une conscience qui parle et une conscience qui écoute.
Celui qui interroge n’attend pas du prédicateur des « informations ». En partageant une impasse existentielle ou un dilemme moral, il cherche conseil, orientation et consolation. Pour cela, le prédicateur doit se rapprocher de sa situation, se représenter sa souffrance et tenter de transformer son échec en possibilité.
Ainsi, l’intelligence artificielle peut être un instrument d’enseignement religieux, un assistant dans la préparation des sermons, voire un producteur de discours homilétiques. Mais elle demeure incapable d’être un prédicateur au sens profond du terme, car la prédication est en définitive un acte existentiel et moral avant d’être un acte linguistique.
Certains objecteront peut-être que l’expression « la prédication est un acte existentiel » demeure ambiguë. On pourrait comprendre par-là que le prédicateur incarne nécessairement le rôle qu’il assume. Or nous savons qu’un prédicateur peut être en désaccord avec lui-même — et c’est peut-être là qu’il « se distingue » de l’intelligence artificielle. Le prédicateur peut ne pas être ce qu’il prêche. J’irais presque jusqu’à dire que cette possible insincérité constitue précisément ce qui le distingue de l’intelligence prêchante.
Dire que la prédication est un « acte existentiel » peut laisser croire que le prédicateur vit toujours ce qu’il dit. Mais l’expérience humaine montre autre chose : il peut appeler à une vertu qu’il ne pratique pas, ou dénoncer un vice dont il n’est pas lui-même exempt.
Ici apparaît une dimension propre à l’humain : la capacité de se séparer de son propre discours. L’homme ne répète pas seulement ce qu’on lui a appris ; il peut interpréter, ruser, voire se dérober à la réponse.
Lorsqu’il répond aux questions qui lui sont adressées, le prédicateur se trouve dans la situation de celui qui doit gérer une condition humaine — condition toujours marquée par la temporalité, la fragilité et la conscience de la mort. Une condition bien éloignée de celle de l’intelligence artificielle, qui se contente de réponses empruntées et semble parfois jouer le rôle d’un acteur ne vivant pas les conditions de la pièce qu’il interprète.
Le prédicateur humain peut choisir, « faire la différence », ne pas tout mobiliser. En tant qu’esprit dialectique, il peut aussi accueillir la contradiction et la vivre, au lieu de la classer simplement dans la catégorie de l’erreur. Il peut ainsi se contenter d’ouvrir devant son interlocuteur une lueur d’espérance. Il peut même ne pas fournir une réponse unique à la question — voire ne pas répondre du tout : un regard réprobateur, un visage fermé, ou un silence actif peuvent parfois tenir lieu de réponse.
En ce sens, ce qui distingue le prédicateur humain n’est pas seulement sa possible sincérité, mais aussi son doute et son hésitation. Comme tout homme, le prédicateur est un être capable « de ne pas être ce qu’il est, et d’être ce qu’il n’est pas », selon la formule de Jules Lequier. Il peut vivre la contradiction, l’hésitation et l’incertitude. Cette inquiétude existentielle qui accompagne toute expérience spirituelle est précisément ce qui peut créer la distance entre la parole et le vécu.
L’intelligence artificielle, en revanche, peut produire un discours homilétique parfaitement structuré, mais elle ne peut être ni sincère ni hypocrite au sens véritable. Car l’hypocrisie suppose un sujet conscient déchiré entre ce qu’il dit et ce qu’il vit. Or l’intelligence artificielle ne « vit » rien. Si le prédicateur humain peut trahir son propre discours, l’intelligence artificielle ne peut même pas le trahir.
La question n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle est capable de prêcher — produire un discours homilétique n’est plus aujourd’hui un problème technique. La question plus profonde concerne la nature du rapport entre la parole et l’existence. Le prédicateur humain peut appeler à ce qu’il ne fait pas et proclamer une vertu qu’il ne vit pas. Ce paradoxe — cette distance possible entre le discours et la vie — n’est pas seulement une déficience morale : c’est aussi une propriété profondément humaine, la capacité de se séparer à la fois de soi-même et de sa propre parole.
L’intelligence artificielle peut produire un sermon cohérent, mais elle ne peut être sincère ni hypocrite au sens véritable du terme. L’hypocrisie suppose une conscience déchirée entre le réel et le possible. Or nous savons que cette expérience demeure chez certains une repentance ou une expiation qui ne connaît pas de limite. C’est ce qui distingue l’expérience spirituelle, et c’est l’aspect que l’intelligence artificielle ne connaît pas.
L’intelligence artificielle peut produire un sermon sans vie, tandis que l’être humain vit une existence suspendue entre ce qu’il vit et ce à quoi il aspire, entre le présent et l’avenir, entre la réalité et l’espoir de la changer.