À quoi sert d'être compétent quand on ne gouverne qu'en partie ? – Par Adnan Debbarh

À quoi sert d'être compétent quand on ne gouverne qu'en partie ? – Par Adnan Debbarh

Un chef de gouvernement peut multiplier les commissions interministérielles, trancher les conflits, débloquer les dossiers. Il démontrera ainsi son efficacité. Mais la vraie mesure est ailleurs : combien de ces arbitrages seraient devenus inutiles si les institutions concernées avaient appris à résoudre directement leurs interdépendances ?

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À la veille du scrutin du 23 septembre, Adnan Debbarh déplace le débat sur la compétence politique : plutôt que d’en faire une simple qualité individuelle, il interroge les conditions institutionnelles qui permettent de l’acquérir et de l’exercer. Son analyse met au centre la responsabilité réelle, l’apprentissage du pouvoir et la capacité des institutions à dépasser les silos qui continuent de peser sur la coordination de l’action publique au Maroc.

Adnan Debbarh

À chaque échéance électorale revient le même procès : le Maroc manquerait d'une classe politique à la hauteur. Les partis ne produiraient plus assez de compétences, les meilleurs profils fuiraient la politique, les gouvernements souffriraient d'un déficit d'autorité, de coordination ou d'expertise.

L'explication est commode. Elle dispense d'une question plus difficile : qu'est-ce qui rend la compétence de gouvernement utile dans un système politique ?

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Cette série a tenu ensemble trois choses que le débat confond volontiers : ce que l'on promet, ce que l'on peut effectivement décider, ce dont on répond. Il en reste une quatrième, que les trois autres appellent sans la nommer : qu'apprend-on, en gouvernant ?

Car gouverner est un métier. On l'apprend comme les autres : en décidant, en arbitrant, en coordonnant, en se trompant, en corrigeant et, surtout, en supportant les conséquences de ses décisions. Or un métier ne s'apprend pas dans l'abstrait. Il s'apprend dans les conditions où il s'exerce.

Un ministre ne développe pas seulement les compétences de sa fiche constitutionnelle. Il développe celles qui lui donnent des résultats. Si décider suffit, il apprend à décider. S'il faut coordonner, il apprend à coordonner. S'il faut obtenir une validation ailleurs, il apprend à l'obtenir. Et si l'initiative expose davantage que l'attente, il apprend aussi à attendre.

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Il n'y a là ni faiblesse morale ni fatalité culturelle. Il y a de l'adaptation. Les institutions ne distribuent pas seulement du pouvoir ; elles fixent le rendement des compétences. Là où l'autonomie rapporte, elle forme des décideurs. Là où l'intermédiation rapporte davantage, elle forme des intermédiaires. Là où l'accès à l'arbitrage est la ressource rare, connaître la géographie du pouvoir devient une compétence à part entière.

Les partis apprennent à leur tour. Pourquoi rechercheraient-ils des profils excellents dans l'exercice d'un pouvoir que leurs ministres ne détiendront qu'en partie ? Ils recrutent, logiquement, ceux qui réussiront dans l'environnement qu'ils trouveront.

D'où une boucle. Un pouvoir partiellement contraint produit un apprentissage adapté à la contrainte. Cet apprentissage sélectionne les compétences qui y prospèrent. Celles-ci nourrissent les partis, leurs programmes, les gouvernements suivants, qui reproduisent ce qu'ils ont appris à faire réussir.

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Cela éclaire un constat de la chronique consacrée aux six programmes : des partis que tout oppose partagent une même représentation de l'action publique, décider, financer, exécuter. Ce n'est pas un hasard, et ce n'est pas davantage une consigne. C'est le produit d'une école, et cette école, c'est l'exercice du gouvernement lui-même.

L'hypothèse est forte. Elle mérite d'être mise à l'épreuve plutôt que crue.

Le test est simple : chercher les endroits où la responsabilité a été réelle, durable et dotée de ressources et regarder si la compétence y a progressé. Les responsables y sont-ils devenus de meilleurs arbitres ? Les organisations y ont-elles appris à coopérer ? De nouveaux profils s'y sont-ils portés ?

Nous n'avons pas à aller loin. Cette série a longuement décrit ce « temps long de l'État », ces institutions et opérateurs dont les orientations traversent les alternances. Si l'hypothèse est juste, c'est là qu'on devrait observer de la compétence accumulée : des équipes stables, des mandats clairs, des ressources engagées, une capacité à conduire dans la durée. Des opérateurs comme l'OCP, Tanger Med ou Masen pourraient servir de cas d'école. À vérifier, évidemment, et sans exonérer personne : ce que le temps long revendique, il doit aussi le démontrer par ses résultats.

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Mais si le constat se confirmait, il changerait la nature du procès. La compétence d'État n'aurait pas disparu ; elle se serait installée là où elle est rémunérée. Le gouvernement hériterait de ce qui reste : un périmètre où la responsabilité est réelle, mais l'apprentissage incomplet. Et l'on ne pourrait plus soutenir que nos responsables ne sont pas assez compétents pour recevoir davantage de responsabilité, puisque c'est la responsabilité qui manque pour qu'ils le deviennent.

Rien de cela n'absout. Nous avons soutenu que chacun doit répondre du pouvoir qu'il exerce réellement et cela vaut pour le prochain gouvernement comme pour les autres. Or son périmètre propre n'est pas mince : réglementation, fiscalité, commande publique, formation, administration. C'est là qu'il peut commencer à inverser la boucle, sans attendre qu'on lui en confie davantage.

Comment ? En changeant l'étalon de sa propre compétence. Un chef de gouvernement peut multiplier les commissions interministérielles, trancher les conflits, débloquer les dossiers. Il démontrera ainsi son efficacité. Mais la vraie mesure est ailleurs : combien de ces arbitrages seraient devenus inutiles si les institutions concernées avaient appris à résoudre directement leurs interdépendances ?

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L'OCDE relève que le Maroc a renforcé les Services du Chef du gouvernement pour améliorer la coordination, tout en constatant la persistance de silos, de duplications et d'inerties. Renforcer le sommet ne suffit pas à produire de la coopération à la base. La compétence d'un gouvernement ne se mesure donc pas seulement aux problèmes qu'il arbitre. Elle se mesure aux problèmes qu'il rend capables de se résoudre sans lui.

L'enjeu dépasse la qualité des ministres. Il touche à la croissance. Nous avons cité un chiffre qui devrait obséder cette campagne : entre 2021 et 2025, 1 704 milliards de dirhams d'investissements pour environ 400 000 emplois nets, une élasticité emploi-croissance tombée à 0,23. L'argent entre ; la capacité ne sort plus dans les mêmes proportions.

On peut lire ce chiffre à travers ce que l'environnement institutionnel fait rapporter. Lorsque l'accès à une autorisation, à une information, à un marché ou à un arbitrage dépend de la position occupée ou de la maîtrise des circuits, il devient rationnel d'y consacrer une part de son intelligence, de son temps et de son capital. L'entrepreneur investit alors un peu moins dans sa productivité, le responsable dans sa capacité à gouverner, le fonctionnaire dans l'initiative qu'il pourrait prendre. Rien ne disparaît : tout est réaffecté. Nul besoin que l'opacité soit organisée. L'asymétrie d'information et la fragmentation des responsabilités suffisent à donner de la valeur à ceux qui savent les manœuvrer.

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Personne ne peut chiffrer ce que cette mécanique a coûté. On peut en revanche mesurer ce que devient un petit écart avec le temps. Sur cinquante ans, dans une trajectoire de référence à 4 % par an, un demi-point de croissance en plus produit une richesse supérieure d'environ 27 % ; un point, d'environ 61 %. Il ne s'agit pas d'estimer la perte marocaine, seulement de rappeler que la croissance compose et que l'apprentissage aussi. Une décision qui n'est pas prise aujourd'hui n'est pas seulement un résultat perdu : c'est une expérience qu'une administration n'acquerra pas, un responsable qui ne progressera pas, une entreprise qui ne naîtra pas.

À quelques jours du 23 septembre, cette série laisse donc aux électeurs quatre exigences. Promettre : sur quoi, précisément ? Décider : avec quels instruments réellement détenus ? Répondre : de quoi, devant qui ? Et apprendre : quelle responsabilité réelle êtes-vous prêt à confier, et quel problème comptez-vous rendre capable de se résoudre sans vous ?

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Il existe un procès facile : celui des élites. Il en existe un plus utile : celui de la machine qui les forme. On ne peut indéfiniment demander à des responsables de se hisser à la hauteur d'un métier sans se demander ce que l'exercice de ce métier leur apprend.

Le prochain gouvernement ne sera pas jugé seulement sur ce qu'il aura décidé. Il le sera sur ce qu'il aura appris au pays à faire sans lui.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l'ISCAE