Lectures et Relectures au temps du corona : VIII - Telle était Cléopâtre Irène Frain ''L’inimitable''

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Elizabeth Taylor incarnant Cléopâtre dans le film éponyme réalisé par Joseph L. Mankiewicz et sorti en 1963

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Combien sommes-nous à croire que Cléopâtre est égyptienne ? Une pléthore pour ne pas dire quasi tous ! Il faut lire Abdejlil Lahjomri pour apprendre qu’elle était plutôt grecque. Une fois ainsi fixés, commence pour nous, avec le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, un périple où Cléopâtre apparait telle qu’elle était, la première résistante à la globalisation. Curieuse, non, cette façon qu’a l’histoire de se reconduire sans vraiment se répéter. Curieux aussi ce parallèle que nous laisse deviner Abdejlil Lahjomri entre la mort de Cléopâtre entrainant la chute de la puissance pharaonique et ce qui se passe sous nos yeux dans le monde contemporain. Bonne lecture

Nicolas Grimal nous a dit, dans son « Histoire de l’Egypte ancienne », que la fascination pour cette civilisation date de la seconde moitié du XVIème siècle.  Et, depuis que Jean-François Champollion a permis « la lecture » des hiéroglyphes, l’égyptologie continue, de découvertes en découvertes, à habiter l’imaginaire des savants et du grand public.

On lit par exemple comme des romans l’essai sur Thèbes de Claire Lalouette, l’étude de Ciryl Aldred sur Akhenaton, ou celle de Christine Desroches-Noblecourt sur Ramsès II, ou encore celle de Michel Chauveau sur « L’Egypte au temps de Cléopâtre ».  Mais on peut tout aussi bien lire comme un travail de reconstitution historique le roman de Mika Waltari « Sinouhé l’égyptien », ou les cinq tomes de la saga ramesside de Christian Jacq, ou l’œuvre d’Irène Frain sur Cléopâtre intitulée « L’Inimitable ».

Plus que la femme-pharaon, Hatshepsout, plus que Néfertiti, l’épouse d’Akhenaton et dont le nom signifie « la belle est venue », plus que la courageuse Akhesa, épouse du fabuleux Toutankhamon, Cléopâtre dont le nom signifie « Gloire de son père » et qui n’était pas égyptienne, mais grecque, ne cesse de fasciner historiens, écrivains, cinéastes, et même amateurs de bandes dessinées.  Tout le monde se rappelle le film de Mankiewicz, avec Elizabeth Taylor dans le rôle de Cléopâtre, où le dessin animé « Astérix et Cléopâtre » d’après la bande dessinée de Goscinny et Uderzo.

Mais pourquoi justement Cléopâtre et non Hatshepsout ou Néfertiti, ou Akhesa, pour ainsi ne laisser personne indifférent à la seule évocation de son nom ? 

Irène Frain dans « L’Inimitable » avance quelques éléments de réponse à cette interrogation sur les mécanismes mystérieux de cette mystérieuse fascination. 

Roman dense, riche et enrichissant, qui éclaire le lecteur sur les raisons qui ont fait que le nom de Cléopâtre est devenu, au fil des siècles, synonyme de beauté, de faste, de lucidité politique et de fidélité. Sans aucun doute, de fidélité, parce que, si Cléopâtre émerveille et fascine, c’est parce qu’elle est restée fidèle, tout au cours d’une existence tumultueuse, à un seul idéal : celui de la pérennité de l’Egypte et de sa grandeur.

C’est qu’elle s’est retrouvée en charge de l’Egypte à un tournant crucial de l’histoire universelle : l’expansion romaine qui, avec César, Marc-Antoine et le rêve d’Alexandre-Le-Grand en toile de fond, voulait réunir l’Occident et l’Orient en une ‘pax romana’ inévitablement réductrice des originalités cultuelles et des exceptions culturelles.

Alexandre-le-Grand avait compris que la « globalisation civilisationnelle » était impossible, César l’avait deviné, Marc-Antoine avait vécu cette impossibilité dans sa chair et son destin. Mais Octave, qui deviendra Auguste,et qui la voulait romaine, après la défaite de Cléopâtre, fit de l’Egypte sa propriété personnelle, inaugurant ainsi le début de la fin de la civilisation  pharaonique.

Cléopâtre, vaincue par Auguste, prendra une revanche éclatante bien des siècles plus tard, parce qu’elle captivera l’opinion des avertis et des moins avertis, beaucoup plus que ne pouvait le faire ce politicien de talent.

Telle était Cléopâtre.  Une « résistante » à la domination sans partage de Rome sur le monde, qui par son union avec César voulait « sceller la fusion de l’Occident et de l’Orient » dans un équilibre harmonieux des traditions, coutumes et croyances des deux univers.  C’est aussi ce qu’elle a tenté d’obtenir d’un Antoine fastueux et brouillon.

Morte de n’avoir pas pu sceller une coexistence équilibrée entre Alexandrie et Rome.  Morte d’avoir vu le centre de l’univers se déplacer irrémédiablement vers Rome et uniquement vers Rome. 

Telle était Cléopâtre.  Et non ce portrait peu flatteur qu’en a fait Auguste dans ses mémoires, dont Allan Massie nous a donné une version vivante et romanesque, et qui la réduit injustement à une intrigante vulgaire et sans éclat.

Comment l’aurait-elle été, elle qui était l’héritière d’une civilisation plusieurs fois millénaire, et qui contemplait non sans inquiétude du haut du « Pharos » (le phare d’Alexandrie, disparu) la marche conquérante des nouveaux maîtres du monde ?

Comment l’aurait-elle été, elle qui voulait que l’Egypte restât « l’exception » face à la banalisation  ‘romaine’ ? 

L’œuvre d’Irène Frain est venue nous rappeler l’actualité de Cléopâtre.  Certes, il y a surement, dans l’utilisation de la veine égyptienne, exploitation romanesque de la magie, du mystère et de l’aura de la civilisation pharaonique.  Mais cette exploitation, servie par une expression plus maîtrisée que ne l’est celle de Christian Jacq dans ses récits sur Ramsès II, réussit cette prouesse de nous faire découvrir une Cléopâtre plus proche des préoccupations de ceux qui, inquiets devant « une globalisation » rampante et inévitable, se préoccupent d’une sauvegarde possible des « identités culturelles » ; plus proche de ceux qui, comme Nicolas Grimal, sont prêts à croire que « la civilisation pharaonique… par sa durée exceptionnellement longue…est au cœur du débat sur la notion d’histoire… » plus proche surtout de ceux qui sont prêts à croire que l’on peut puiser dans la lecture du passé des sages préceptes pour une action dans le présent.

Telle était Cléopâtre et tel est, me semble-t-il, son portrait dans « L’Inimitable » d’Irène Frain : tourmentée mais tellement moderne, humaine, trop humaine dans la gloire et l’adversité.