Splendeurs et décadence du camarade Zulo

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RELECTURE D’UNE CHRONIQUE QUE JE CROYAIS DIVERTISSANTE ET QUI NE L’ETAIT PAS 

Connaissez-vous Dritëro Agolli ?  Moi, je ne connaissais pas cet écrivain albanais. Je connais d’ailleurs peu les écrivains de ces contrées, hongrois, bulgares, polonais, croates.  Et ils sont peu traduits. Un ami fort curieux de ce qui se publie, me prêta pour quelques instants « Splendeur et décadence du camarade Zulo », le roman de cet écrivain.  Je n’ai pas regretté cette lecture, et ces instants se révélèrent au début des moments d’agréable détente, à la fin des moments de grande appréhension.  De quoi s’agit-il ?  De l’ascension fulgurante du camarade Zulo jusqu’au sommet de la hiérarchie administrative et de sa brutale chute dans l’oubli.  Mais laissez-moi vous présenter le camarade Zulo. 

Vu par son adjoint, le camarade Zulo est prétentieux.  Accédant au plus haut poste de responsabilité dans une administration culturelle, il s’est cru philosophe, indispensable, irremplaçable.  Il est snob, trouve ses discours éloquents alors qu’ils sont grandiloquents.  Il n’est ni sot, ni naïf mais se croit spirituel, ingénieux.  Il s’acharne au travail mais le fait faire par les autres.  Il croit qu’il a atteint le sommet de la hiérarchie grâce à ses compétences, mais est servile.  Il se croit homme de culture alors qu’il n’est qu’un bureaucrate borné. Il pense avoir résolu un problème parce qu’il a fait faire une étude et s’en est arrêté à l’étude.  Le camarade Zulo est un fonctionnaire qui découvre, effaré que dans l’administration, ce monde kafkaïen, il n’y a ni splendeur ni gloire durables.  Elle n’est jamais reconnaissante, elle broie et lamine.

Le passage le plus significatif de ce roman est le chapitre intitulé « le camarade Zulo attend une invitation ».

L’invitation à la grande soirée officielle organisée par les plus hautes instances de l’administration tardant à lui parvenir, voilà ce qui arriva :

« Il appelle un de ses collègues au téléphone.

  • Ah ! Christopher, écoute.  Où vas-tu ce soir ?

  • Ah ! à la soirée officielle ?  Moi… Bien sûr ! Oui, j’ai mon invitation là…

Le camarde Zulo rougit et une vague de tristesse parut l’envahir…

Il appela ailleurs : « Combien d’invitations sont arrivées pour notre direction ?  Trois ?  Une pour B… Une pour T…, et la troisième où elle est passée ?  A… Bien sûr pour A… C’est normal.  Nous les dirigeants sommes toujours dans ces soirées.  Il faut laisser les autres camarades y aller…

Il se tourna vers son collaborateur et lui dit : le camarade Q… est formidable.  Il m’a dit qu’il m’enverrait une des siennes mais je n’ai pas voulu l’embêter.  On peut l’avoir envoyée à la maison… ».

Le camarade Zulo ne recevra jamais d’invitation.  Evidemment il essaiera de sauver la face.  Il ira jusqu’à roder autour de la salle des fêtes pour être vu à l’entrée et à la sortie par l’ensemble des invités.  De ce fait il sera ridicule.  Il sera surtout pathétique, se refusant à considérer qu’il n’y avait qu’une explication acceptable à cet état de choses.  Au moment même où il arrivait au sommet du pouvoir ; commençait pour lui sans qu’il ne se rende compte l’inexorable décadence et la pénible descente vers l’enfer de l’oubli.  Ce roman est plein d’humour mais c’est une œuvre tragique.  Ce tragique réside dans le fait que le camarade Zulo, homme de pouvoir est victime d’un attachement immodéré pour le pouvoir, pour les splendeurs que procure ce pouvoir, mais ne se rend pas compte qu’il ne possède aucun pouvoir, simplement une illusion de pouvoir.

Au cœur du pouvoir administratif, le camarade Zulo s’est cru installé dans l’éternel.  Dans ce monde de l’éphémère, il avait cru qu’il possédait la durée pour lui.  Dans ce monde de l’illusion, il s’est cru illusionniste.  Reste, à la fin de la lecture, un sentiment indéfinissable d’inquiétude.  Une petite voix intérieure moqueuse s’est mise à me questionner : sommes-nous tous des camarades Zulo en puissance ? 

Ce que j’avais pris au départ pour une lecture distrayante, s’est mué en une réflexion inquiétante sur ce qu’il y a de plus insondable dans la condition humaine.