économie
Rapport 2026 du Fonds monétaire international : quelle lecture critique pour le Maroc ? – Par Hamid Fayou
Kristalina Georgieva est directrice générale du Fonds monétaire international
Dans cette analyse, Hamid Fayou* propose une lecture distanciée du rapport 2026 du Fonds monétaire international consacré au Maroc. Derrière l’optimisme affiché sur la résilience macroéconomique et la poursuite des réformes, il interroge la qualité réelle de la croissance, ses fragilités structurelles et sa capacité à produire une transformation inclusive et durable du modèle de développement national.

Hamid FAYOU*
Le rapport 2026 du Fonds monétaire international sur le Maroc présente une lecture globalement positive de la trajectoire économique du pays, mettant en avant la résilience macroéconomique, la stabilité financière et la poursuite des réformes structurelles. Toutefois, une analyse critique impose de dépasser l’optimisme institutionnel pour interroger la nature réelle de cette performance. La croissance projetée, bien qu’encourageante, doit être évaluée à l’aune de sa qualité, de sa soutenabilité et de sa capacité à transformer profondément la structure productive nationale.
Première limite : la dépendance persistante à l’agriculture. Malgré les efforts de diversification industrielle, la croissance marocaine reste fortement corrélée aux performances agricoles, elles-mêmes dépendantes des conditions climatiques. Une bonne pluviométrie améliore mécaniquement le PIB, mais elle ne constitue pas un progrès structurel. Dans un contexte de changement climatique et de stress hydrique croissant, cette vulnérabilité demeure un facteur d’instabilité macroéconomique que le rapport évoque sans en mesurer pleinement les implications stratégiques.
Deuxièmement, la question budgétaire est abordée sous l’angle classique de la consolidation progressive et de la soutenabilité de la dette. Le FMI encourage la réduction du déficit et la rationalisation des dépenses publiques. Or, cette approche peut entrer en tension avec l’ambition sociale du Maroc, notamment la généralisation de la protection sociale et l’augmentation des investissements dans la santé, l’éducation et les infrastructures. Une discipline budgétaire trop rigide pourrait freiner l’investissement public productif, pourtant essentiel pour soutenir la croissance à long terme.
Troisièmement, le rapport met l’accent sur l’amélioration du climat des affaires et la réforme des entreprises publiques. Si ces réformes sont importantes pour l’efficience économique, elles ne garantissent pas automatiquement une transformation inclusive. La question distributive reste largement absente : qui bénéficie des gains d’efficience ? Sans mécanismes clairs de redistribution et de montée en gamme des PME locales, les réformes risquent de renforcer les segments déjà compétitifs sans réduire les inégalités structurelles.
Quatrièmement, le défi de l’emploi demeure central. Le rapport reconnaît la persistance d’un chômage élevé, notamment chez les jeunes diplômés et les femmes, mais l’analyse privilégie une approche centrée sur le capital humain et l’offre de travail. Or, le problème est aussi lié à la faiblesse de la demande en emplois qualifiés et à la spécialisation sectorielle. Tant que l’économie restera concentrée sur des segments à valeur ajoutée limitée ou fortement capitalistiques, la création d’emplois massifs et stables restera contrainte.
Cinquièmement, la dépendance aux flux extérieurs — exportations, investissements directs étrangers, transferts des Marocains résidant à l’étranger — constitue un autre angle critique. Bien que la diversification des partenaires commerciaux progresse, l’économie marocaine reste sensible aux cycles mondiaux et aux tensions géopolitiques. Le rapport souligne ces risques, mais adopte une posture confiante quant à la capacité d’adaptation du pays, sans analyser en profondeur les scénarios de choc prolongé.
Enfin, au-delà des indicateurs macroéconomiques, la véritable interrogation porte sur le modèle de développement. Le rapport 2026 valorise la stabilité et la continuité des réformes, mais ne questionne pas suffisamment la nature du compromis social sous-jacent. Une croissance durable ne se mesure pas uniquement par le taux du PIB ou le ratio dette/PIB ; elle se juge aussi à sa capacité à réduire les inégalités territoriales, à renforcer la cohésion sociale et à préserver les ressources naturelles. L’enjeu pour le Maroc n’est donc pas seulement de maintenir une trajectoire macroéconomique solide, mais de transformer cette stabilité en levier d’inclusion et de souveraineté économique.